La République des savants

revisitée
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Du CNRS à l’ANR, un siècle de recherche scientifique en France

Jean-François Picard, janv. 2022



Le rôle du Nobel Jean Perrin, figure emblématique de la 'République des Savants'*, est souvent évoqué à l'origine du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en tout cas d'avantage que celui de deux autres scientifiques, le physiologiste André Mayer et le physicien Henri Lonchambon, dont l'importance ne fut pas moindre dans cette entreprise, comme dans l'organisation de la recherche scientifique en France. A la fin des années 1920, André Mayer le titulaire de la chaire de physiologie au Collège de France participe à l'installation de l’'Institut de biologie physico-chimique' (IBPC). Cet organisme chargé de mener des recherches pluridisciplinaires propre à rompre les rigidités académiques a inspiré l'organisation du futur CNRS. Sous son impulsion, l’IBPC a été l'acteur majeur du rapprochement des sciences du vivant avec la chimie et la physique pour aboutir à la biologie moléculaire. Le second est le physicien Henri Longchambon. Soucieux d’effacer le distingo entre la recherche fondamentale et ses applications, ce jeune doyen de la faculté de Clermont-Ferrand a organisé le premier dispositif de programmation scientifique lors de la mobilisation de 1939, le CNRSA, inspirant vingt ans plus tard, sous la V° République, l'installation d'une Délégation générale à la recherche scientifique et technique (DGRST). Quant à Jean Perrin, il lui revient d'avoir ouvert une caisse des sciences destinée à soutenir la recherche académique en plaçant à ses côtés un conseil supérieur de la recherche scientifique destiné à gérer les activités de la communauté savante. Devenu comité national au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce parlement de la science composé d'universitaires a certes professionnalisé les métiers scientifiques en se présentant comme l'irréductible défenseur de la science fondamentale, mais sans jamais réussir à gommer le clivage entre le statut des chercheurs et celui des enseignants. Ainsi doté d'une double vocation de caisse des sciences et d'opérateur de recherches, à la fin du vingtième siècle le CNRS a fini par se heurter aux contraintes d'un univers technico-scientifique en pleine évolution, désormais pris en charge par une Agence nationale de la recherche (ANR) où le souci de piloter la recherche  l'emporte sur la défense d'un statut professionnel.





I - André Mayer, les vertus de l’interdisciplinarité


Fils d’un industriel du textile, André Mayer est né à Paris en 1875 dans une famille de la bourgeoisie juive d’origine alsacienne. Il commence ses études médicales à l'âge de 16 ans et passe son doctorat en 1900. Peu soucieux de s’abriter dans le confort de son milieu aisé, en pratiquant chaque matin dans une clinique pour indigents des quartiers populaires parisiens le docteur Mayer manifeste très tôt un humanisme bienveillant qui ne le quittera pas au cours de sa vie, mais il est attiré par la recherche. Sous la direction d’Albert Dastre, un élève de Claude Bernard qui l’accueille dans son laboratoire de l'Ecole pratique des hautes études (EPHE), il soutient une thèse qui fera date sur les conséquences physiologiques de la soif, mais aussi psychologiques, un point qui illustre l'ampleur de ses intérêts multi disciplinaires. Héritier de la physiologie bernardienne, André Mayer étudie les colloïdes, les suspensions de macromolécules, première étape d'une recherche pluridisciplinaire où la rencontre de la biophysique, de la chimie organique et de la physiologie cellulaire aboutira quelques décennies plus tard à l'essor d'une nouvelle discipline, la biologie moléculaire. Devenu responsable du laboratoire de physiologie de la Sorbonne, il recrute des chercheurs qui resteront auprès de lui jusqu'au CNRS, Emile Terroine qui travaille sur les questions de nutrition ou Emmanuel Fauré Frémiet sur les ciliés. Engagé volontaire en 1914, la notoriété d'André Mayer s’élargit au monde scientifique anglo-saxon. Nommé aide-major aux Armées, il dirige le laboratoire de physiologie des services chimiques de guerre. En 1915, à la suite de la première attaque aux gaz asphyxiants menée à Ypres par les Allemands contre les troupes canadiennes, il organise l’’Allied Chemical Warfare Service’ où il révèle ses qualités de planificateur. Ses compétences reconnues sur le plan international, il participera à la conférence du désarmement de Washington en 1921 qui met la guerre des gaz hors la loi. Au lendemain de la guerre, André Mayer est nommé professeur de physiologie à la faculté de Strasbourg où il installe un institut de physiologie qu'il confie à son collaborateur Emile Terroine. En 1923, il est élu au Collège de France à la chaire de physiologie créée par Claude Bernard.


Le mécénat scientifique et l’Institut de biologie physico-chimique

Le début du vingtième siècle a vu le mécénat scientifique se développer notamment en Amérique où des fondations sont créées par les magnats de l’industrie, comme John D. Rockefeller ou Andrew Carnegie. En 1917, à l'entrée en guerre de l'Amérique la Rockefeller est d’ailleurs intervenue en France, initialement pour développer la lutte antituberculeuse. Au lendemain du conflit, cette forme de mécénat se développe de manière autochtone lorsque le banquier Edmond de Rothschild décide de créer une fondation pour le développement de la recherche scientifique. Après en avoir discuté avec le recteur de l’université de Paris, le mathématicien Paul Appell, à l'été 1921 le baron Rothschild réunit un groupe de sommités scientifiques, les physiciens Paul Langevin et son ami Jean Perrin, le chimiste Georges Urbain et André Mayer auxquels il confie les destinées de sa fondation. « C'est Jean Perrin qui m'a présenté au baron Edmond de Rothschild se souvient l'intéressé. Je ne savais alors de lui que ce qui était connu de tous, qu'il continuait la tradition de ces grands banquiers du XIXe siècle dont nous commençons seulement à mesurer le rôle, banquiers des États, sans doute, comme leurs prédécesseurs de la Renaissance, mais en vérité bien plus que cela; au moment où le progrès technique prenait son grand essor, ils ont permis l’essor économique du monde moderne». Pour répondre aux vœux du recteur Appell et de Perrin, au lendemain de la grande guerre la fondation Rothschild est constituée sous la forme d'une caisse des sciences censée abonder des chercheurs méritants dans le monde universitaire. En fait, la fondation ne tarde pas à rencontrer des difficultés d'arbitrage entre ses innombrables solliciteurs et se retrouve rapidement réduite à saupoudrer ses libéralités, une situation qui ne semble pas avoir répondu aux attentes du mécène.

Dans l'esprit de la physiologie bernardienne assurée par André Mayer, en 1925 lors d'un séjour à Menton dans la villa du baron Rothschild, Jean Perrin et son laborantin Pierre Girard suggèrent l'installation d'un institut destiné à réunir des physiciens, des  chimistes et des biologistes pour étudier les mécanismes de la vie et leurs applications en cancérologie (1).  L'idée est de permettre à des chercheurs de différentes disciplines, parfois d'origine étrangère, de mener leurs recherches dans un souci d'interdisciplinarité, censé rompre - soulignons le - les rigidités du dispositif de chaires universitaires. "Ayant accepté la responsabilité de la défense scientifique et ayant mesuré le danger que le pays avait couru, les hommes de science qui sortaient de cette guerre ont tous poussés à s'unir pour alerter le pays et le doter d'une organisation scientifique solide dit Mayer. Rompant avec les modes de fonctionnement universitaires, il s’agissait de réaliser cette collaboration des professeurs entre eux, si souvent désirée, mais jamais organisée jusqu’ici à cause de l’organisation de notre université en facultés». Grâce à une nouvelle donation de six millions de francs, un bâtiment moderne est construit et aménagé rue Pierre Curie dans le V° arrondissement parisien. La direction de l'Institut de biologie physico-chimique (IBPC) est confiée à un groupe de 'tétrarques', outre  André Mayer lui-même, les chimistes Pierre Girard et Georges Urbain, plus évidemment Jean Perrin.


Génétique expérimentale et biologie moléculaire

Antoine Danchin a rappelé comment « l’IBPC est né à un tournant de l'histoire de la biologie, lorsque l'étude de l'organisme a fait place à celle de la cellule et où la cellule elle-même, commençait à pouvoir être résolue en composants plus simples, signant le premier pas d'un réductionnisme moderne qui aboutira à la biologie moléculaire ». Boris Ephrussi, un chercheur d’origine russe qui, n’ayant pas trouvé de position à l’université en tant qu'étranger, a commencé à travailler au laboratoire de cytologie expérimentale de Fauré Frémiet à l'IBPC. En 1934, grâce à une bourse Rockefeller, Ephrussi se rend au Caltech chez le pionnier de la génétique expérimentale, Thomas H. Morgan. C'est là qu'il réalise avec George Beadle une expérience princeps sur la mouche drosophile qui démontre le rôle d’une ‘substance diffusible’ dans la transmission des caractères héréditaires, première démonstration de la relation génotype - phénotype, à l'origine de la génétique moléculaire.  Bien informé des développements de la génétique mendélienne, grâce à une bourse Rockefeller, André Mayer envoie aux Etats-Unis un jeune normalien, Philippe L’Héritier, s'initier aux arcanes de la génétique mendélo-morganienne, «...une discipline en plein développement aux États-Unis dont il disait combien il était absurde de la voir ignorée par les naturalistes français ». A son retour en France, L’Héritier initie son condisciple Georges Teissier à la génétique des populations et il participera après-guerre à l’installation de l‘'Institut de génétique’ du CNRS à Gif s/Yvette. Dans son laboratoire de l’IBPC, René Wurmser, l'ancien préparateur d’André Mayer au Collège de France, s’intéresse aux aspects énergétique du métabolisme intermédiaire, mettant à jour le mécanisme de la biosynthèses par l'assimilation chlorophyllienne. Dans ce laboratoire un autre boursier Rockefeller, Louis Rapkine, un biochimiste d’origine russe s’intéresse avec les pasteuriens André Lwoff et Jacques Monod aux phénomènes d’oxydoréduction dans la division cellulaire.

L’historien Michel Morange a comparé le rôle de l'Institut Pasteur et celui de l'IBPC dans l’essor de la biologie moléculaire. Il note que ce n’est que lorsque devient administrateur de l’IBPC à la fin des années 1950 que l'organisme se réoriente vers la nouvelle discipline. L'historien conteste aussi le concept d’interdisciplinarité sur lequel fut bâti l’IBPC. Il ne s’agissait pas d’une coopération égale entre les trois disciplines, physique, chimie et biologie, mais d’une "entraide" dit-il, un transfert des connaissances des deux premières vers la troisième. L’argument peut être discuté; par exemple la fondation Rockefeller ne parle pas d'interdisciplinarité, mais évoque le rôle d'une intelligence collective, un 'Aristote composite', lorsque sa 'Natural Science division' forge le concept de 'molecular biology' au cours des années 1930 (1b). En revanche, Morange insiste à juste titre sur les spécificités de la voie suivie par les pasteuriens qui délaissent les mouches d'Ephrussi ou de L'Héritier pour s'intéresser aux "...micro-organismes qui se sont révélés bien plus que de simples outils pour la connaissance et la lutte contre les maladies (puisque) c’est leur étude, en tant que formes élémentaires de la vie, qui permit l’essor de la biologie moléculaire ». Enfin souligne Morange, la différence entre Pasteur et l’IBPC s’explique aussi par une question de personnalité. Autant André Lwoff sut attirer autour de lui un ensemble de personnalités remarquables, autant l'autoritarisme d'Ephrussi l'aura empêché de faire école. En évoquant le singulier destin de la génétique en France dans le ‘Journal of the History of Biology’, Richard Burian, Jean Gayon et Doris Zallen proposent une synthèse de ces deux points de vues. Les trois historiens insistent sur le rôle de la physiologie bernardienne, coincée entre la tradition lamarckienne de transmission héréditaire des caractères acquis et l’absence de tradition génétique mendélo-morganienne, tout en soulignent le paradoxe d’une hérédité non mendélienne dont les perspectives, sont partagées dans les deux instituts. Elles sont discutées par Boris Ephrussi et André Lwoff au sein d'un informel club de physiologie cellulaire, organisateur en 1948 d’un des premiers colloques CNRS - Rockefeller intitulé ‘unités biologiques douées de continuité génétique’. Quant à André Mayer, avec l'IBPC qui finira par intégrer le CNRS après la guerre, il lui revient le mérite d'avoir le premier introduit en France les principes d'une interdisciplinarité scientifique.







II -
Jean Perrin, la recherche comme un service

public



L’apport de l'Institut de biologie physico-chimique ne se limite pas à soutenir l'évolution des sciences de la vie - ce qui n'aurait d'ailleurs pas été négligeable - il a aussi été le creuset d'une réflexion sur l'organisation de la recherche publique. Au début des années 1930, ses responsables imaginent soit l'installation d'une caisse nationale des sciences demandée par Jean Perrin, soit d'un service national de la recherche tel que le suggère André Mayer. La première option l’emporte, au moins dans l'immédiat. Né à Lille au hasard d’une garnison de son père militaire, Jean Perrin a mené ses travaux sur la structure discontinue de la matière, le mouvement Brownien provoqué par l’agitation des électrons qui lui a valu le Nobel de 1926. Eminent représentant de la 'République des Professeurs' évoquée par Albert Thibaudet, Perrin est le membre actif d’un groupe de normaliens progressistes où l'on trouve le doyen Appell, le mathématicien Emile Borel, les physiciens Aimé Cotton et Paul Langevin, Georges Urbain et le socialiste Léon Blum, tous soudés par des convictions progressistes partagées dans leur jeunesse lors de l'affaire Dreyfus. En 1930, ils fondent l’Union rationaliste, une association d'inspiration franc-maçonne fondée sur la conviction que l'avancement des sciences représente le moteur des progrès de l'humanité. Dans une envolée métaphysico-lyrique, Jean Perrin n’hésitait pas à évoquer '...la science, notre religion' et la règle de la recherche fondamentale, 'l'esprit souffle où il veut'.../ Rapidement, peut être seulement dans quelques décades, si nous consentons au léger sacrifice nécessaire, les hommes libérés par la science vivront joyeux et sains, développés jusqu'aux limites de ce que peut donner leur cerveau.../ Ce sera un Eden qu'il faut situer dans l'avenir au lieu de l'imaginer dans un passé qui fut misérable" (2).


Caisse nationale des sciences

En juin 1930, Jean Perrin expose devant l'Académie des sciences son projet d'organisation de la recherche publique qui permettrait de fournir des bourses à de jeunes chercheurs prometteurs. Usant d'une métaphore agronomique, il affirme le rôle de l’Etat en la matière : "tout le problème de l'organisation scientifique consiste à trouver les jeunes esprits qui pourront devenir 'Ampère' ou 'Pasteur'. Le hasard n'y peut suffire et il faut y aider comme un bon jardinier qui sait reconnaître et protéger, dans des champs d'herbes folles, les jeunes plantes qui deviendront des arbres puissants.../ Doit-on continuer à admettre que l'activité d'un chercheur puisse dépendre de la générosité d'un mécène? Non. La recherche est un patrimoine national. La prise en charge des chercheurs est une responsabilité de service public ». Mais il se heurte à certaines réticences, André Tardieu le président du Conseil demande si avant de créer un nouveau service avec les couts afférents, il ne conviendrait pas d'augmenter la subvention de ceux qui existent déjà. Le projet est donc remanié sous forme de règlement intérieur d’une caisse nationale des sciences destinée à regrouper les différents modes d’intervention existants jusqu'alors, une ‘Caisse nationale de recherche (1901), la ‘taxe Borel’ (1925), une caisse de retraite des vieux savants. La 'Caisse nationale des sciences' (CNS)  créée le 16 avril 1930 dispose d'un budget de 5 millions de francs (env. 300 M€ 2020) prélevé sur celui de la ligne Maginot. La fonction de cette caisse dit Perrin sera de permettre à ceux «qui se distingueront dans la recherche scientifique, de poursuivre cette activité, sans avoir d'autre obligation que précisément de continuer à s'y dévouer entièrement». Rebaptisée 'Caisse nationale de la recherche scientifique' en 1935, il s'agit de doter le pays du corps de chercheurs qui lui fait défaut (3).


Le Conseil supérieur de la recherche scientifique

La bonne utilisation des ressources destinées à la recherche doit reposer sur une instance représentative estime Jean Perrin. En avril 1933, il obtient l'installation d'un ‘Conseil supérieur de La recherche scientifique’ (CSRS) qui devra fonctionner comme «...un jury à l'autorité incontestable, constitué de personnalités éminentes (...) qui devaient accepter de faire des propositions dont elles ne pourraient en aucun cas profiter», autrement dit de promouvoir la vocation de chercheurs prometteurs. Ce conseil représentera l'ensemble des disciplines scientifiques et non des institutions comme le Conseil supérieur de l'Instruction publique. Il est divisé en sections dont le découpage est inspiré de celui des chaires universitaires (mathématiques, mécanique et astronomie, physique, chimie, biologie, sciences naturelles, histoire et philologie, philosophie et sciences sociales). Il est prévu que ses membres seront nommés pour un tiers par l'Académie des sciences et les sociétés savantes, les deux autres élus par un collège électoral d'universitaires, dont un quart réservé aux chercheurs de moins de quarante ans. A l'Education nationale, ces dispositions sont admises sans réserve par le directeur des enseignements supérieurs, Jacques Cavalier : "quel que soit son effort, l'Etat ne croit pas devoir intervenir pour imposer un programme ou des directives précises. L'orientation de la recherche, c'est aux savants qu'il appartient de la faire et ce principe de liberté (sera) à la base de l'organisation de la recherche scientifique en France" (4). On verra comment le 'CSRS' devenu comité national de la recherche scientifique une dizaine d’années plus tard tiendra une place centrale dans le fonctionnement du CNRS.


Front populaire et politique de la science

En 1936, le Front populaire concrétise un projet emblématique de Jean Perrin, l'ouverture du Palais de la Découverte, tandis que dans un geste symbolique, Léon Blum le président du Conseil installe un sous-secrétariat d'Etat à la recherche scientifique qu’il confie à Irène Joliot, l’épouse de Frédéric Joliot avec qui elle a obtenu l'année précédente le Nobel pour la découverte de la radio-activité artificielle. Plus déterminant à terme, selon une disposition imaginée par André Mayer dès 1930, Jean Zay le ministre de l’Education nationale installe un 'Service de la recherche' dont il confie la responsabilité au physiologiste Henri Laugier. Il s'agit de développer les moyens des laboratoires en recrutant un corps d'aides techniques, les futurs ingénieurs-techniciens-administratifs (ITA) du CNRS. Au printemps 1938, confronté aux "...querelles de savants, si redoutables à arbitrer" que n'ont pas manqué de provoquer la hausse du budget de la recherche, 26 MF1937 pour 1,4 M€ en 2020, Jean Zay convoque le Conseil supérieur de la recherche scientifique à la Maison de la chimie (5). A cette occasion, Jean Zay évoque la nécessité d'une politique scientifique, un terme que Jean Perrin n'aura jamais fait sien, mais dont on relève la première utilisation dans un discours officiel, «...lorsqu’il s’agit d’établir un projet d'extension et de développement de la recherche scientifique en France. En effet, il est indispensable que soit mis au point un programme de réalisation qui recueille l'assentiment du corps savant dit le ministre.../ J'ajoute que l'existence d'un tel programme sera d'un poids considérable au Parlement lorsque le Gouvernement aura à défendre ses futures propositions» (6).

Lors de cette réunion du Conseil supérieur de la recherche, André Mayer préside une commission chargée d’élaborer un programme d'extension du Service de la recherche : «il est singulier que lorsqu'on évoque l'idée d'une collaboration entre chercheurs, on se heurte encore à un certain scepticisme. En fait, jamais des collaborations n'ont été plus nécessaires qu'en ce moment où toutes les sciences sont en mouvement.../ Aujourd'hui, qui peut être spécialiste en tout? Réunions, colloques, symposiums., le service de la recherche doit se faire le tuteur de groupements de ce genre quand il s'agit d'explorer un domaine particulier de la science ou de réaliser un programme de longue haleine » (7). Les liens entre les questions d’alimentation et la santé humaine n’ont jamais quitté les préoccupations d'André Mayer. La crise de 1929 avait montré qu’une mauvaise distribution alimentaire liée à la baisse du pouvoir d’achat avait provoqué des surplus et non l’inverse, comme on l’imaginait alors. Cette relation entre nutrition et santé l’avait amené, avec sa collaboratrice Lucie Randoin de l’EPHE, à participer à la première grande enquête internationale sur les questions d'alimentation humaine conduite par deux experts en santé publique de la Société des Nations, Ludwik Rajchman et Edouard J. Bigwood. Lors de la mobilisation de 1939, il installe une commission pour l'étude des problèmes de l'alimentation en temps de guerre. Une recherche sur le stockage et la conservation des foies de poisson est demandée à un professeur de médecine à la faculté de Marseille, André Chevallier, le fondateur de l’Institut national d’hygiène (INH), l'ancêtre de l'Inserm. A la Libération, le ‘Centre national de coordination des études et recherches sur la nutrition et l'alimentation’ dirigé par son collaborateur Emile-Florent Terroine sera l’un des premiers laboratoires propre du CNRS (8).


Exil

En 1940, la défaite de la France a conduit Mayer et Perrin sur les routes de l’exil. En 1942, alors que le physicien nobélisé décéde à New-York où il s'était réfugié (8 bis), le physiologiste est rayé des cadres dirigeants de l’IBPC en catimini, conséquence des mesures d’aryanisation exigées par les autorités d’occupation et alors que l’Institut est menacé de réquisition par la fondation pour l’étude des problèmes humains d’Alexis Carrel. Installé aux Etats-Unis avec les siens, André Mayer participe à la mission scientifique du mouvement ‘Free French’ animée par Rapkine. Fort de ses contacts avec les physiologistes anglo-saxons noués une vingtaine d'années avant, il rencontre Eleonor Roosevelt à laquelle il demande de soumettre à son président de mari le projet d’une organisation internationale sur l’alimentation et l’agriculture. En 1943, il participe à la conférence de Hot Springs où est décidé l’ouverture de l’‘United Nations Refief and Rehabilitation Administration’ (UNRRA), un organisme appelé à tenir un rôle majeur dans l’approvisionnement alimentaire de l’Europe d’après-guerre. Puis, en octobre 1945 il est élu premier président de la ‘Food & Agriculture Organization’ (FAO) établie sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies. De cette position, il est amené à intervenir en France pour épargner au directeur de l’INH, André Chevallier, les foudres des comités d’épuration mis en place à la Libération. Le ministre communiste François Billoux ayant déclaré que quatre années d’occupation avaient laissé « …les trois quart de la population française en état de grande détresse alimentaire », Mayer met en garde le Gouvernement provisoire contre le risque de leurrer les Alliés sur l’état réel du pays en matière d’approvisionnements. D’autant souligne t-il, que les services sanitaires de l’US Army ont procédé à des enquêtes sur les conditions de vie dans les régions libérées dont les résultats corroborent celles menées par l’INH sous l'occupation et tendent à conclure qu'en France la situation fut loin d’avoir été aussi dramatique que dans d’autres pays. Septuagénaire, André Mayer retrouve la direction de son laboratoire du Collège de France et il donne sa démission officielle de l’IBPC qu’il ne reprendra qu’en 1953, trois ans avant son décès survenu au retour d’une mission d’étude qui l’a conduit au Sénégal.







III - Henri Longchambon, la mobilisation

scientifique



Henri Longchambon est le cadet de trois frères normaliens dont le père, modeste employé d'octroi, avait réussi à accéder au poste d'appariteur à la Faculté des sciences de Clermont-Ferrand rappelle son biographe Gwenael Kropfinger. A l’âge de 17 ans, il intègre une prépa au lycée Saint-Louis. Engagé en 1915, il fait une belle guerre comme commandant d’une batterie de mortiers, les redoutables crapouillots. Démobilisé, il est reçu aux concours de Polytechnique et de l’École normale supérieure, mais il choisit la seconde suivant un penchant qui le pousse vers l’enseignement plutôt que le métier d’ingénieur qu'il ne dédaigne pas pour autant, comme le révélera son souci de lier la recherche scientifique à ses applications. Préparateur dans le laboratoire de minéralogie de Charles Mauguin à la Sorbonne, Henri Longchambon développe les techniques nouvelles de radiocristallographie par rayons X. Avec l'aide de Jean Wyart, un condisciple formé à l'analyse des images de diffraction qui le suivra au CNRS, il soutient une thèse sur la rupture des réseaux cristallins à l’origine du phénomène de triboluminescence.



Université et industrie

En 1927 Longchambon est nommé à la chaire de minéralogie de la faculté des sciences de Lyon où les relations avec l'industrie n'ont rien d'exceptionnel. Il travaille sur l'exploitation des pyrites nécessaires à la fabrication de l'acide sulfurique pour le compte de la ‘Société des Terres Rares’ de Georges Urbain. Il bénéficie du soutien de la nouvelle 'Caisse nationale des sciences' pour dresser avec le minéralogiste Pierre Lapadu-Hargues la carte des gîtes métallifères de Lozère. L’historienne américaine Mary-Jo Nye a analysée cette caractéristique des facultés provinciales, au moins au début du vingtième siècle, consistant comme à Lille, à Lyon, à Toulouse ou à Nancy, à entretenir des liens étroits avec les milieux industriels (9). Elles ont permis à certains universitaires d’atteindre une notoriété internationale, comme Paul Sabatier à Toulouse et Victor Grignard à Lyon, tous deux récompensés par le Nobel de chimie 1912. Or, si les Usines du Rhône, Saint-Gobain ou Berliet n’hésitent pas à financer des chaires et les laboratoires de la faculté des sciences lyonnaise, ces pratiques sont jugées sans aménité dans le monde académique parisien. L’historien Christophe Charle signale les réticences du doyen Appell à propos de la formation d'ingénieurs chimistes à l’université de Lyon : «…en substituant au diplôme de chimiste qu'elle délivrait d'abord, celui d'ingénieur chimiste, non seulement on ne voit pas où cela va la mener, mais en agissant de la sorte, on fait tort aux enseignement élevés" (10). Malgré l'expression récurrente des réticences de l'élite universitaire vis-à-vis du monde industriel, en 1936 à quarante ans, Longchambon est nommé au décanat de la faculté des sciences lyonnaise où il succède à Victor Grignard. Le plus jeune doyen de France caresse alors le projet de réaliser une liaison plus étroite de la science pure et de la technicité. Convaincu du rôle que doit tenir l’université dans la formation des ingénieurs, il installe une école destinée à former des cadres pour l’industrie.  Accompagné de Georges Villiers, le futur président du Centre national du patronat français (CNPF), il va étudier les méthodes d’orientations professionnelles utilisées en Suisse. En même temps, comme responsable de la section lyonnaise de l’'Union rationaliste', il noue des liens d’amitié avec Henri Laugier qui le convie à visiter le centre de formation professionnelle des chemins de fer de l'Etat à Viroflay. Cette relation va mener le jeune doyen lyonnais aux manettes d’un organisme scientifique national.


Le CNRSA(ppliqué)

Au printemps 1938, la conjoncture politique suscite le rapprochement du CNRS et de la recherche industrielle. Alors que l'Anschluss trahit les visées expansionnistes du troisième Reich, le ministre Jean Zay se préoccupe de préparer la mobilisation scientifique du pays. L’installation d'un ‘Centre national des recherches scientifiques appliquées’ (CNRSA) est décidée afin de remplacer un ’Office national de la recherche scientifique et des inventions’ (ONRSI) créé par le sénateur Jules-Louis Breton à Meudon-Bellevue. Au lendemain de la Grande Guerre, cet office issu de la transformation d’un Service des inventions intéressant la défense nationale s’était surtout préoccupé de développer les Arts ménagers, au prix d’une gestion jugée opaque par la Cour des comptes. Responsable d’une commission des offices instaurée en 1935 pour réduire les dépenses de l'Etat, le conseiller Pierre de Calan expose un point de vue opposé à celui exprimé par le directeur des Enseignements supérieurs lors de l'installation du Conseil supérieur de la recherche scientifique (cf. supra) : «on peut regretter qu'il n'existe pas encore en France, auprès du Président du Conseil, une véritable organisation administrative à laquelle puissent être rattachés certains services généraux..../ Tel pourrait être à l'avenir le cas des services de la recherche scientifique. Il est essentiel que dans la répartition des crédits affectés à la recherche scientifique, la voix des représentants qualifiés de l'Etat soit toujours sûre d'être écoutée…/ (A l'avenir), cette aide devrait répondre à un plan, à un but national…».  Ainsi, en 1938 l’ONRSI cède la place au 'Centre nationale des recherches scientifiques appliquées' (CNRSA) à la tête duquel Jean Zay souhaite placer un homme apte à concilier les milieux scientifiques et industriels. Il rencontre Ernest Mercier (Union d'Électricité), Raoul Dautry l'ancien directeur des chemins de fer de l'Etat, Auguste Detœuf (Alsthom) du groupe X-Crise, mais en définitive, sur la recommandation d’Henri Laugier, le poste revient à Henri Longchambon. L'intéressé quitte Lyon pour s’installer au quatrième étage d’un immeuble du Quai d'Orsay, le futur siège du CNRS. Il est assisté de quatre chargés de mission, Jean Wyart, Georges Champetier et Felix Trombe, auxquels il demande d'abord de dresser un inventaire des laboratoires français. L'enquête révèle l’état léthargique de la recherche universitaire : «un flot de chercheurs individuels et de laboratoires plus ou moins officiels, tous en quête fiévreuse d’un complément de subvention, s’offrant à entreprendre n’importe quel problème, mais prêts le plus souvent à aucun » commente désabusé Longchambon (11).


La recherche programmée

Pour remédier à cette situation, des émissaires sont envoyés à l’étranger pour investiguer des modes d'organisations de la recherche scientifique. Jules Guéron, un futur directeur de la chimie au CEA, va étudier le fonctionnement du ‘Department of Scientific and Industrial Research’ (DSIR) britannique dont veut s'inspirer Longchambon : « si on veut bâtir une organisation économique réfléchie et judicieuse, la base de départ la plus rationnelle pour l’organisation des recherches scientifiques appliquées est le problème à résoudre ». Ainsi, l’un des premiers programmes du CNRSA concerne le ‘Laboratoire d'analogies électriques’ où le mathématicien Joseph Pérès est convié à développe des méthodes de modélisation destinées à l'industrie aéronautique. Il donnera après la guerre l’'Office national d’études et de recherches aéronautiques' (ONERA). De même, pour combler le retard français en matière de radionavigation, le CNRSA confie au physicien Yves Rocard qui travaille avec la Cie. générale de télégraphie sans Fil' (CSF), envisage l'utilisation d'hyper-fréquences pour le radioguidage des avions. Une commission chimique cherche à compenser le retard dans le domaine des matières plastiques dont la France ne représente alors que 4% de la production mondiale. Les sciences sociales ne sont pas oubliées, une commission d'économétrie créée par François Divisia du groupe X-crise tiendra un rôle pionnier dans le développement de cette discipline. Enfin, le physicien Pierre Auger se voit confier le soin d’installer un service de documentation censé fournir à la communauté scientifique les microfiches de publications scientifiques étrangères, y compris allemandes. Sous la direction de Jean Wyart celui-ci deviendra le 'Centre de documentation scientifique et technique' du CNRS.


La mobilisation scientifique

Au lendemain de la déclaration de guerre, Jean Coutrot du groupe X-crise propose une réforme susceptible de «tirer un rendement plus élevé de la recherche scientifique» (12), autrement dit, selon le terme utilisé à l'époque, de coordonner l'activité de l'ensemble des laboratoires français. Dans la plus grande discrétion, un décret publié au Journal Officiel du 19 octobre 1939 annonce la fusion du Service de la recherche, de la Caisse nationale de la recherche scientifique et du CNRSA sous le sigle de ‘Centre national de la recherche scientifique’ (CNRS). Chargé de la coordination de la recherche dans un contexte de mobilisation, le CNRS est alors animé par une direction bicéphale, Laugier pour la recherche fondamentale, Longchambon pour ses applications : « ce duo était très amusant tant leur caractère était différent se souvient Jean Wyart, autant l’un (Longchambon) était un fonceur qui provoquait les réactions parfois violentes de ceux qu’il bousculait, autant l’autre (Laugier) était un arrangeur qui manœuvrait tout en finesse politique».

Dans l'immédiat, cette disposition répond aux contraintes de la mobilisation scientifique. Pour l'heure, Longchambon est devenu le patron d’un CNRS bicéphale. Il lui revient d'organiser la réquisition des laboratoire et de leur personnel, ce qui ne manque pas de provoquer mult protestations des milieux universitaires. Le physicien Louis Néel spécialiste du magnétisme se souvient de la manière dont Longchambon le charge d’évacuer la faculté de Strasbourg; «(il) envoyait des avis de réquisitions absolument magnifiques, sans se préoccuper de la moindre hiérarchie, sans s'occuper de l'avis des doyens des facultés des Sciences, ce qui avait donné lieu à des frictions considérables. Il m'avait expédié à Strasbourg sans en référer à l’astronome André Danjon, le doyen de la faculté des sciences dont je dépendais. Mais ni le recteur de l’université de Clermont-Ferrand où celle de Strasbourg s’était repliée, n'avaient été prévenus, moyennant quoi le CNRS s’était retrouvé accusé de cambriolage. Nous avions forcé les bureaux des professeurs pour ramener tout ce qui était dans les armoires que l’on avait chargé dans trois wagons de marchandise destinés à Meudon Bellevue ». Puis la Marine demande au CNRS un spécialiste du magnétisme pour s'occuper des mines magnétiques allemandes mouillées en mer du Nord, « ...en janvier 1940, Les marins m'ont collé le grade de capitaine de corvette, ce qui a beaucoup amusé Longchambon. J’ai donc fait la navette entre Toulon, Dunkerque, Lorient, Brest ou Cherbourg pour installer des stations de démagnétisation qui se sont révélé très efficace puisque la Marine n'a perdu aucun bateau». Après s'être s’échappé à pieds du siège de Dunkerque et au terme de péripéties rocambolesque, Néel installera à Grenoble le ‘Laboratoire d'électrostatique et de physique du métal’ (cf. infra).

Des dispositions prévues pour que la mobilisation des chercheurs sont censées éviter l'hécatombe subie au cours du conflit précédent. Une commission des affectés spéciaux propose aux Armées la liste des scientifiques dont la présence est estimée plus utile derrière leur paillasse que dans les casemates de la ligne Maginot. Si on ajoute à un total de 228 affectés spéciaux, les 650 requis non déplacés de leurs laboratoires, les effectifs mobilisés sous l'autorité du CNRS atteignent 1200 personnes, ceux d'un régiment note le journal Paris-Midi (13). Une question délicate se pose à propos de l'emploi des scientifiques fraîchement immigrés. Emile Terroine suggère la création d'une légion étrangère scientifique, mais qui ne pourra voir le jour avant la débâcle. Ces requis sont affectés dans les 139 laboratoires mobilisés, 11 en mathématiques, 45 en physique, 36 en chimie, 33 en sciences naturelles et 14 en biologie médicale, réunis dans 20 groupes régionaux, dont 6 à Paris. Parmi ces derniers, le 'GR 1' dirigé par Frédéric Joliot regroupe le cyclotron au Collège de France, le Laboratoire de synthèse atomique du CNRS et l'Institut du radium.


De l'énergie atomique aux moteurs à gazogène

La recherche atomique représente une réalisation majeure à porter au crédit du tout jeune CNRS, notamment grâce aux travaux menés au 'Laboratoire de synthèse atomique' installé à Ivry s/Seine par Frédéric Joliot et sa petite équipe. Dans l'immédiat avant-guerre, les expériences réalisées avec deux chercheurs fraichement naturalisés, Hans Halban et Lew Kowarski, un diplômé de l’École de chimie industrielle de Lyon, confirment la possibilité de provoquer une réaction en chaine, autrement dit d'exploiter la réaction de fission nucléaire. Selon l’historien Dominique Pestre, l’équipe Joliot bénéficie alors d’environ 2% de l'ensemble des crédits alloués à la recherche française, tandis que son collègue Spencer Weart place les publications des atomistes français au deuxième rang dans le monde, derrière les Etats-Unis (14). Au printemps 1939, trois brevets sont déposés au nom du CNRS, le premier sur un dispositif de production d'énergie, un autre sur la stabilisation du dispositif précédent et le troisième sur des perfectionnements aux charges explosives, autrement dit une bombe atomique. Raoul Dautry, le ministre de l’Armement qui soutient ce programme finance l’achat d’oxyde d’uranium et de l’eau lourde, le modérateur de la réaction en chaine, tandis qu'une convention notariée passée avec le CNRS donne naissance à une ‘Société anonyme pour l'exploitation de l'énergie atomique’. En juin 1940, les atomistes sont évacués vers Clermont-Ferrand ou Henri Longchambon propose d'installer une pile expérimentale (15). Mais la défaite coupe court à ce premier programme lancé dans le monde. Une semaine avant la signature de l’armistice, Halban, Kowarski et Longchambon s'embarquent pour l'Angleterre avec le stock d’eau lourde, tandis que Joliot qui a décidé en rester en France reprend ses activités scientifiques dans le Paris de l'occupation. En gagnant l'Angleterre après avoir délégué la direction du CNRS au doyen de la faculté des sciences de Bordeaux (J. Mercier), les directeurs du CNRS sont accueillis à Londres par Lord Suffolk, le représentant du DSIR. Au lendemain de l'armistice, tandis que Laugier gagne les Etats-Unis et rejoint le mouvement 'Free French', Longchambon Informe ses interlocuteurs britanniques qu'il met un terme à la mission du CNRS installée en Angleterre un an auparavant. En juillet 1940, il embarque avec le personnel de l’ambassade pour être rapatrié en France via Lisbonne. Il est reçu à Vichy par Marcel Déat son condisciple normalien qui vient de voter les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Celui-ci plaide en faveur de ce "...transfuge manqué ou gaullistes en puissance" (sic) et le physicien regagne la faculté des sciences lyonnaise. Entré en résistance aux côtés d’Yves Farge, il accueille les jeunes réfractaires du STO dans les bois de Chapdes-Beaufort, un berceau des maquis d'Auvergne, où il a fait installer des fours de carbonisation du bois pour les moteurs à gazogène destinés à paller le manque de carburants.








IV - Les années 1940, l’improbable coordination

scientifique




Malgré les menaces pesant sur l’existence d'un CNRS fustigé comme une émanation du Front populaire, en août 1940 le géologue Charles Jacob est nommé à la tête d'un organisme dont il plaide à Vichy l’utilité dans un pays occupé, victime de multiples restrictions. Non sans des difficultés liées à l’émigration de chercheurs, au souci de préserver son personnel des mesures antisémites et aux pénuries de matières premières, le CNRS assure son soutien aux recherches suscitées par les difficultés de l'heure, ersatz alimentaires, conservations des aliments, carburants de substitution, etc. Mais aussi développement des radio-isotopes à usage médical, physique des ultra-hautes pression, cristallographie par rayons X, étude des rayons cosmiques, voire archéologie métropolitaine (16). A la Libération alors que la directeur du CNRS nommé par Vichy est remercié, dans une capitale en pleine insurrection, Frédéric Joliot est nommé directeur du CNRS par ses camarades du 'Front national universitaire' d’obédience communiste. Comme ses prédécesseurs, Longchambon et Jacob, Joliot est persuadé de l'intrication nécessaire de la recherche fondamentale et des applications. Ostracisé par les Américain du fait de ses contacts avec les Allemands sous l'occupation (17), il confie à Louis Rapkine qui s'était occupé des scientifiques français exilés pendant la guerre, le soin d'organiser à Londres un 'Groupe de recherches opérationnelles’. Ce groupe doit s'informer des travaux menées par les Alliés en matière d’électronique, de fabrication de pénicilline ou de plasmas sanguins. Le CNRS patronne aussi une mission de récupération de chercheurs et de matériel scientifique dans les zones d’occupation françaises en Allemagne et en Autriche, un radar Würzburg de détection aérienne est affecté aux astrophysiciens de l’observatoire de Meudon, une soufflerie aéronautique saisie dans les Alpes autrichiennes est remontée à Modane, tandis que l'industrie accueille des ingénieurs allemands.


Question de tutelles

A la libération, le CNRS se voit assigner le rôle que lui avait confié le décret d'octobre 1939, à savoir coordonner l'ensemble de la recherche française, autrement dit le soin de mener une politique scientifique nationale. Or Joliot se trouve d'emblée confronté à une double mission, d'un côté celle d'une caisse des sciences dédiée au soutien de la recherche académique, de l'autre celle d'un opérateur de recherche chargé de grands programmes technico-scientifiques dont le 'Manhattan project' américain vient de révéler l'importance. Lorsqu'il évoque la mission de coordinateur du CNRS, Joliot se heurte à un front d'universitaires soucieux de maintenir l’organisme dans le giron de l’Education nationale. Ainsi, le biologiste Marcel Prenant  se fait l'avocat de la liberté nécessaire à la recherche fondamentale dont lui et ses collègues s'estiment avoir été indûment spoliés lors de la mobilisation scientifique. De même, les universités de province font remonter leurs inquiétudes vis-à-vis des initiatives mobilisatrices prises par Longchambon au début de la guerre.

Les archives du CNRS ont gardé les procès-verbaux d'une réunion du comité directeur tenue au mois de septembre 1944 (18). La proposition de nommer Maurice Ponte dans cette instance, le patron de la CSF, est récusée par Paul Langevin au prétexte "...qu'il (serait) temps que le CNRS cesse de faire des cadeaux à l'industrie". En octobre, Joliot rend compte au comité directeur d’un entretien qu'il vient d'avoir avec le ministre de l'Education nationale, le juriste René Capitant, lequel lui a confirmé l'intention de maintenir le CNRS sous la tutelle de l’Education nationale :
 «Je pense dit Joliot, que le CNRS aurait dû dépendre de la présidence du conseil plutôt que de l'éducation nationale.
- La présidence du Conseil est le pôle auquel veulent être rattachés la recherche, les archives et les sports" rétorque le psychologue Henri Wallon,  l'universitaire qui l’a porté à la tête du CNRS deux mois plus tôt. "Je me demande s'il n'y a pas quelques illusions sur l'efficacité d'une telle mesure!
- J'ignorais que Matignon était le pôle en question répond Joliot sarcastique, mais je sais que nos labos sont pauvres parce qu'ils n'ont pas suffisamment de relations avec l'industrie. Il vaudrait mieux alors transformer le CNRS en commissariat ". Intervient alors le philologue Mario Roques : «Je suis d'accord avec Wallon, la présidence du conseil, c'est trop politique. De plus, imaginez que les sports prennent le pas sur la recherche!».

Une ordonnance de novembre 1944 fait donc du CNRS une des directions du ministère de l'Education nationale aux côtés de l'Enseignement supérieur. Dèjà sous l'occupation, la tutelle de la rue de Grenelle avait provoqué en réaction l'installation de divers organismes à l'initiative d'administrations techniques soucieuses de disposer de leurs moyens de recherche. L'Institut national d’hygiène', l'ancêtre de l'Inserm, est installé par le secrétariat d'Etat à la Santé en 1941, l’Office des recherches scientifiques coloniales en 1942 (ORSC, puis ORSTOM et aujourd'hui Institut de Recherche pour le Développement) malgré les protestations de Charles Jacob, le directeur d'un CNRS théoriquement chargé de coordonner la recherche publique. Quant au 'Centre national d'étude des télécommunications' (CNET) inauguré en mai 1944, il est placé d’emblée sous tutelle interministérielle. D'autres organismes sont créés à la Libération tels l''Institut national de recherche agronomique' (INRA) à l'Agriculture ou l'’Institut national d’études démographiques' (INED) qui fait suite à la 'Fondation Carrel’ et le 'Commissariat à l’énergie atomique' (CEA) en octobre 1945, directement rattaché au chef du gouvernement, le général de Gaulle, qui place Frédéric Joliot et Raoul Dautry à sa tête (18b).


Le comité national et la recherche fondamentale

En janvier 1946, le généticien Georges Teissier succède à Joliot à la direction du CNRS. Ce cévenol austère, universitaire tôt entré en Résistance, avait été placé à ses côtés par le Parti communiste. Cette nomination marque le retour de l’organisme à sa fonction de caisse des sciences voulue par Jean Perrin quinze ans plus tôt. Prenant  le contrepied de ses prédécesseurs, Longchambon, Jacob ou Joliot, Teissier affirme la priorité qu’il compte donner à la recherche fondamentale :  "Un reproche souvent fait aux scientifiques français est d'avoir résolument ignoré la science appliquée. Mais il ne faudrait pas que, tombant d'un excès dans l'autre, on sacrifie au bénéfice de la recherche technique, la recherche pure qui, seule, prépare l'avenir.../ Certains songeaient qu'une assimilation à l'industrie eût été préférable, dit-il. Il est fort heureux que cette opinion, qui n'a d'ailleurs jamais eu que peu de partisans, n'ait pas prévalu. Elle eût séparé définitivement les chercheurs de l'Enseignement supérieur…/ Il faut sans aucun doute développer la recherche technique redoutablement déficiente chez nous, mais il ne faut pas que son développement ait priorité sur celui de la recherche scientifique. Il ne faut pas qu'une politique stupidement utilitaire prétende discriminer parmi les disciplines scientifiques, celles qui sont rentables et celles qui ne le sont pas. Il ne faut pas, enfin, que le contrôle nécessaire de ces activités de recherche soit abandonné aux financiers ou aux économistes" (19).

Pour ce faire, le nouveau directeur entend s'appuyer le comité national de la recherche scientifique issu de la transformation du conseil supérieur de la recherche. Comme ce dernier, son rôle principal sera de former et de suivre la carrière d'un corps de chercheurs attachés au CNRS. En l'occurrence, le principal changement est d'ordre sémantique : "le nom de boursier ne nous plaît pas, avait dit Joliot, (ils) deviendront des 'attachés'. Les candidats chercheurs ne doivent pas avoir l'impression qu'ils sollicitent une faveur, mais que leur rémunération est la contrepartie d'une activité primordiale au point de vue national". Une nomenclature calquée sur celle de la hiérarchie universitaire est adoptée, attachés et chargés de recherche', 'maîtres' et 'directeurs de recherche', correspondant aux chargés de cours, maîtres de conférence et professeurs de l'enseignement supérieur. Teissier prévient que le comité national devra procéder à l’évaluation des chercheurs, une disposition dont l'absence avait été déplorée avant-guerre, la qualité hétérogène des huit cents premiers boursiers du CNRS ayant nourri la critique  : "en contrepartie du soutien que le CNRS accordera aux chercheurs, nous avons la ferme intention de manifester envers eux moins de complaisance que par le passé» prévient-il (20). Véritable parlement de la science élu par la communauté scientifique, le comité national est divisé en trente sections correspondant à la nomenclature des chaires universitaires. A partir des années 1950, il sera renouvelé tous les quatre ans. Il se réunit deux fois par an, d’abord en session de printemps pour examiner les candidatures et évaluer l'activité des chercheurs, à l’automne pour l’affectation des moyens budgétaires et du personnel d'ingénieurs, techniciens et administratif (ITA) aux laboratoires. Compte tenu de l'intimité de ses liens avec le monde académique mis en évidence par Christophe Charle, l'attaché de recherche sera souvent le thèsard d'un universitaire remarque Jean-Christophe Bourquin, c'est-à-dire souvent le patron du laboratoire auquel il est attaché.






V - Les années 1950

Recherche & Développement




A la Libération, du fait de sa réorientation les relations d’Henri Longchambon avec le CNRS se sont distendues. Commissaire de la République de la région Rhône-Alpes à la succession d’Yves Farge, au printemps 1946 il est nommé ministre du Ravitaillement. Élu au Sénat l’année suivante pour représenter les Français de l'étranger, il s’inscrit au groupe du Rassemblement des gauches républicaines. Toujours professeur à l’université de Lyon, il est aussi administrateur d’une filiale de ‘Thann et Mulhouse’, une entreprise chargée de l’extraction de titane. Sous l'influence du modèle de développement importé des Etats-Unis par les missions de productivité dépéchées outre-Atlantique, Il participe avec Henri Malcor, le patron de l’’Institut de recherche de la sidérurgie’ (IRSID), à la commission du deuxième Plan chargée de la 'Recherche et Développement' (R&D), la nouvelle mantra de la reconstruction et de la modernisation du pays. «Trop souvent, on constate l'incompréhension mutuelle des savants et des techniciens. Trop souvent dans notre pays, la pensée reste séparée de l'action..../ Or, la recherche doit devenir un des facteurs non négligeables de l'accroissement du revenu national. Il faut que savants et techniciens redeviennent des exportateurs d'idées» (15). Mais ces prises de position en faveur des relations recherche-industrie lui valent l’opprobre de certains de ses collègues universitaires, tel Marcel Prenant qui n'hésite pas à le qualifier "...d’homme d'affaires plus que professeur» (21).


Un sous-secrétariat d’Etat à la recherche scientifique et technique

Quand Pierre Mendès-France devient président du Conseil en juin 1954, il installe un secrétariat d'Etat à la Recherche dont, sur les sur les conseils d’Henri Laugier, il confie à Henri Longchambon. Lors de l’inauguration du centre de recherches de Péchiney, celui-ci précise ses intentions : «je suis prêt à aider les entreprises à développer leurs recherches en assouplissant les règles de la fonction publique, en permettant l'échange de personnel entre le secteur public et le secteur privé, en définissant avec précision les recherches d'intérêt national, en adoptant des textes fiscaux permettant aux entreprises de consacrer une partie  de leur chiffre d'affaires à la recherche fondamentale» (22). Si ce secrétariat d’Etat dispose d’une délégation de pouvoirs théorique sur les établissements publics de recherche, CNRS et autres, en réalité ses moyens d’actions, notamment budgétaires, restent limités. Afin de pallier ce handicap, Lonchambon constitue un ‘Conseil supérieur de la recherche scientifique et du progrès technique’ (CSRSPT) afin de permettre aux  milieux universitaires de se rapprocher du monde économique. Cette instance au rôle non négligeable compte des scientifiques de renoms comme Louis Leprince-Ringuet, Louis Néel, Yves Rocard et Jean Wyart, les chimistes Charles Sadron et Albert Kirmman ou l’historien Lucien Febvre, aux côtés de grands patrons de l’industrie tels Léon Denivelle (Sté Potasse et Engrais chimiques), Alfred Landucci (Kodak-Pathé), l’actif responsable d’une commission chargée de de la formation des ingénieurs de recherche, René Perrin (Ugine), Maurice Ponte (Thomson-CSF) ou Pierre Piganiol (Saint-Gobain) que l’on retrouvera plus tard premier délégué général de la recherche scientifique et technique.


1956, un colloque à Caen...

L'idée d'un colloque sur l'université et la recherche naît de la réunion de quelques grands scientifiques, politiquement proche des milieux mendésistes, le mathématicien André Lichnérowicz, les physicien Alfred Kastler et Edmond Bauer, les pasteuriens Jacques Monod et François Jacob, le professeur de médecine Jean Dausset ainsi que l’ancien directeur du cabinet  Mendès-France devenu le patron de la Documentation française, Jean-Louis Crémieux-Brilhac. En octobre 1956, le discours inaugural de Mendès, auquel a contribué Monod, évoque l’esprit de la recherche libre dans lequel est organisé cette manifestation : "la recherche fondamentale, source de toute invention s'étiole, se réduit de jour en jour. Il semble que les progrès décisifs accomplis après la guerre, en physique nucléaire, en physiologie, en génétique, etc., l'aient été en dehors de nous…/ La priorité doit donc être donnée à la recherche fondamentale, dont le cadre de développement principal doit être l'Université qui est le substrat naturel d'une recherche libre, spéculative et désintéressée" (23). Telle est la position partagée par Bauer, Monod et Lichnérowicz. Mais la pénurie de scientifiques dont pâtit la France commande l’adoption d'un programme d'expansion accompagné d'une profonde réorganisation universitaire. Elle pourrait, selon Monod, s’inspirer du fonctionnement de leurs homologues nord-américaines. Par exemple, il conviendrait de créer un corps d'enseignants-chercheurs facilitant le passage en souplesse de l'université vers la recherche et vice versa. Or à Caen deux thèses s’opposent, dans un rapport où il propose la création d’instituts dotés d’objectifs spécifiques, le chimiste Charles Sadron dénonce le risque de faire de la recherche «…une fonction mineure s'accomplissant à l'ombre de l'enseignement», ce à quoi le physicien Alfred Kastler réplique en arguant de son expérience passée : "lorsque la recherche et ses applications furent fondues dans le CNRS de 1939, ce le fut au détriment de la science pure" (24). En définitive, le colloque se conclura sur le vœu que la recherche reste amarrée à l'Enseignement supérieur.


...et ses conséquences

Alors qu'elles étaient jusque-là engluées dans un conformisme stérilisant, ce sont les facultés de médecine qui tirent le plus grand profit des résolutions adoptées à Caen. Le rapport présenté par Robert Debré et Jean Dausset suscite la réunion d’un comité interministériel qui aboutira à la réforme hospitalo-universitaire de 1958 et à l'essor de la recherche médical avec un nouvel établissement public, l'Inserm. A l'inverse, les autres universités, Sciences, Lettres, Droit, se trouvent confronté à un phénomène de massification qui va compliquer leurs relations avec le CNRS dont on note d'ailleurs l'absence à Caen. Son directeur, le physicien Gaston Dupouy  méfiant vis-à-vis d'un comité national qu'il juge dominé par les universitaires, a décidé d'installer deux laboratoires propres sans requérir ses avis, celui d’optique électronique qu’il dirige à Toulouse et le Phytotron de Pierre Chouard. Pour sa part, la professionnalisation de la recherche fait un pas décisif avec l’apparition d’un syndicalisme spécifique. A la suite d’une scission au opérée au sein de la Fédération de l'Education nationale (FEN) et du Syndicat national de l'Enseignement supérieur (SNES'up), le 'Syndicat national des chercheurs scientifiques' (SNCS) est organisé par le pasteurien Raymond Dedonder. Aux élections du comité national en 1957 au lendemain du colloque de Caen, le SNCS obtient 63 des 69 sièges à pourvoir, un événement appelé à peser lourd, on le verra, dans les relations entre la recherche et l'enseignement supérieur.


L’institut national des sciences appliquées (INSA)

En contrepoint de Caen, Henri Longchambon organise à Grenoble l’année suivante un colloque ‘recherche et industrie’ pour lequel il obtient le soutien financier de Raymond Cheradame, le directeur du Centre de recherche des charbonnages de France (CERCHAR). A cette occasion, il rappelle que la production d’ingénieurs est un élément essentiel du développement économique et social du pays en citant l’exemple du ‘Massachusetts Institute of Technology’ « …où les étudiants sont recrutés sur tests, mais dont nul ne conteste qu'il ne constitue l’une des meilleurs écoles d'ingénieurs du monde ». L'idée de soutenir la vocation de l'université pour la recherche est soutenue par Bertrand Girod de l'Ain et un 'Mouvement national pour le développement scientifique' (MNDS). Le souci de Longchambon de ne pas laisser la formation des ingénieurs aux seules grandes écoles se concrétise avec la création de l’’Institut national des sciences appliquées’ (INSA). L’entreprise est menée avec le soutien de René Billières le ministre de l’Education nationale et du directeur de l’Enseignement supérieur, le philosophe Gaston Berger. Présenté dans le journal ‘Le Monde’ en octobre 1956, l’INSA devrait démocratiser la formation des ingénieurs. « Passé le baccalauréat on voit les (élèves) les plus vaillants s'épuiser dans la course folle aux concours des grandes écoles, cependant que près des deux tiers des candidats se voient ajourner à la propédeutique scientifique dit Longchambon. Ainsi, le pays qui manque le plus gravement de cadres techniciens s'offre le luxe d'écarter chaque année mille cinq cents des deux mille trois cents étudiants attirés par la licence de sciences!  Pour donner à ces réprouvés une formation à la mesure de leurs aptitudes et accueillir les enfants d'ouvriers, il faut accroître les possibilités d'accueil de notre enseignement scientifique en créant des écoles nouvelles…/ Sans concours d'entrée, (l’INSA) accueillera chaque année un millier de bacheliers de mathématiques : les meilleurs en sortiraient ingénieurs après cinq ans d'études et les autres deviendraient, au bout de trois ans, les techniciens supérieurs dont le besoin n'est pas moins pressant…/ La sélection des élites telle que la pratiquent les grandes écoles doit être poursuivie, mais elle ne doit pas exclure l'éducation de masse, (car) la formule des barrages successifs par concours ne suffit plus " (25). L'INSA est implanté dans le quartier de la Doua à Lyon grâce à l’intervention du Crédit lyonnais et une première promotion de trois cent élèves est accueillie en novembre 1957. Dans le conseil d’administration qu’il préside, Henri Longchambon accueille l’Ingénieur général Roger Schwob du ministère de l'Industrie, Francis Closon (INSEE) et Pierre Massé, le président d’EDF et futur haut-commissaire au Plan.


Le développement de l’énergie nucléaire

Henri Longchambon a en matière nucléaire le même rôle d’incitateur que celui qui fut sien aux débuts du CNRS. En tant que sénateur de la République, avec le député Félix Gaillard il rapporte le budget de développement du CEA en 1952. En parallèles avec les recherches de bases menées au Commissariat,il se préoccupe d'équiper l’université d'accélérateurs de particules et œuvre pour doter l’université d’Orsay d’un synchrocyclotron. Également soucieux d’associer les industriels au développement de l’énergie nucléaire, il organise en 1957 des journées d’études au Conservatoire national des Arts et Métiers auxquelles sont conviés les représentants de Saint-Gobain et de l’Alsacienne de constructions mécaniques (SACM) pour les centrales nucléaires, de Penhoët-Loire pour la propulsion navale, de Péchiney et de Kuhlmann pour le traitement du minerai d’uranium. A la demande d'EDF, la  pile G1 du centre CEA de Marcoule vient d'être dotée  d'une installation de récupèration d'énergie, un prototype de centrale électro-nucléaire (25b). Quelle a été sa position concernant l’arme atomique? Secrétaire d'État à la recherche Longchambon a assisté au conseil interministériel consacré à l'utilisation militaire de la désintégration nucléaire réuni au Quai d’Orsay par le président Mendès-France le dernier dimanche de l’année 1954 (26). A sa suite, la première bombe atomique explosera au Sahara six ans plus tard suscitant le «Hourra pour la France ! » du général de Gaulle (26 bis). A cette occasion Longchambon rappelle les circonstances de la décision prise quelques années plus tôt, « en 1954, le gouvernement dont je faisais partie a délibérément orienté les travaux de nos ingénieurs et de nos chercheurs vers la réalisation, par des moyens français, de la bombe atomique, réalisation qui paraissait devoir aboutir vers la fin des années cinquante. Il l'a fait silencieusement, son désir étant que la situation internationale évolue vers la suppression de cette arme et rende inutiles nos propres efforts en ce sens. Mais son devoir était aussi de ne pas laisser notre pays indéfiniment désarmé dans cette compétition où se complaisaient alors trois autres pays » (27).


L'héritage de la IV° République

En 1957, dans le dernier rapport d’activité du Conseil supérieur de la recherche scientifique et du progrès technique,  Longchambon annonce ce que devrait être une politique scientifique adaptée aux évolutions qu'il entrevoit : « je suis convaincu que la possibilité de découvrir des choses intéressantes ne se rencontre plus du côté du chercheur isolé agissant seul. Elle est du côté d’équipes suffisamment nombreuses pour combiner, grâce aux caractéristiques individuelles de chacun, les diverses spécialités, les diverses disciplines, les diverses techniques qui s’interpénètrent et qui doivent collaborer pour multiplier les découvertes …/ Ce travail en équipes demande que nous abattions les cloisons étanches qui existent encore entre les diverses disciplines, entre la science fondamentale, la science appliquée et la réalisation industrielle» (28). En 1958, ces dispositions inspirent directement la Cinquième République qui met certes un terme aux fonctions d'un personnage lié au régime précédent, mais dont l'influence demeure cruciale dans la nouvelle organisation témoigne Pierre Aigrain, le physicien chargé de mettre en place la nouvelle administration scientifique.  En matière de politique scientifique, le bilan de la IVème République est donc loin d'être négligeable. Sénateur à vie, Henri Longchambon restera actif dans cette assemblée sur les questions d’enseignement supérieur dans les pays en voie de développement, jusqu’à son décès survenu en 1969, l’année où le général de Gaulle lance le référendum qui aboutirait à son départ.


Les Sages et la Délégation à la recherche scientifique et technique

Revenu aux affaires en 1958, le général de Gaulle a affirmé le souci de redonner au pays les moyens de son indépendance, ce qui implique la relance d’une politique scientifique volontariste, une "ardente obligation" inscrite dans le Vème Plan dit Pierre Massé. La constitution d’une force de frappe nucléaire avec ses appendices (conception des vecteurs, de l'arme, de l'électronique nécessaire, etc.) nécessite un gigantesque effort de recherche-développement pris en main par une ‘Direction de la recherche et des moyens d'essais’ (DRME) en relation avec le CEA. Pendant plusieurs décennies, l'effort budgétaire consenti au profit de ce complexe militaro-industriel est pratiquement resté l'équivalent de celui consacré à la recherche civile. Concernant cette dernière, un comité des Sages est réuni au début de 1959 pour préparer la réorganisation du dispositif de la recherche publique dans la perspective d'une programmation scientifique, en particuler dans les domaines où la France semble pénalisée par son retard. Présidé par Maurice Letort le directeur de la recherche aux Charbonnages de France,  Pierre Aigrain y côtoie Maurice Ponte, Pierre Taranger du CEA, l'hématologue Jean Bernard, le mathématicien Paul Germain de l’Académie des sciences, André Lichnérowicz du Collège de France, Raymond Latarjet de l’Institut du radium, Charles Sadron et Felix Trombe du CNRS ainsi que l’historien Louis Chevalier et le géographe René Dumont. En novembre, un décret officialise la constitution sous tutelle interministérielle du ‘Comité consultatif de la recherche scientifique et technique’ (CCRST) (28b).

Les moyens budgétaires nécessaires à la relance d’une politique de la science sont confiés à une Délégation générale à la recherche scientifique et technique (DGRST) à la tête de laquelle est nommé Pierre Piganiol. A la suite d’une manœuvre à la hussarde qui ne manque pas de surprendre Longchambon, Piganiol fait inscrire à la loi de Finances 1961 le budget civil de recherche et de développement pour un montant d’un demi-milliard de nouveaux francs, un effort sans précédent au profit de la recherche scientifique relève l’historien Antoine Prost en évoquant ce passe-passe administratif qui retire son budget de l'Enseignement supérieur (28c). Le CCRST et son bras séculier, la DGRST, disposent d’une ‘enveloppe-recherche’ destinée à des ‘actions concertées’ destinées à irriguer des domaines scientifiques en cours de développement. Sur les douze premières lancées en 1959, cinq relèvent des sciences de la vie : 'neurophysiologie et psycho-pharmacodynamie', 'nutrition', 'applications de la génétique', 'cancers et leucémies' et surtout 'biologie moléculaire', une action concertée dont le pilotage est confié au pasteurien Jacques Monod, lauréat du Nobel de médecine 1965 avec André Lwoff et François Jacob. En rapprochant la biologie et la chimie de la physique, la DGRST joue un rôle crucial dans l’institutionnalisation d'une nouvelle discipline appelée à bouleverser les sciences de la vie.

La nouvelle administration procède à l’installation de plusieurs organismes, tandis que la réorganisation des établissements historiques est envisagée. Le Centre national d'études spatiales (CNES) est créé en 1961 pour participer à la conquête spatiale marquée par lancement du ‘spoutnik’ russe quatre ans plus tôt. A la suite des mécomptes d’un 'Plan calcul' lancé en 1964, l’informatique bénéficie d’un 'Institut de recherche en informatique et automatique' (INRIA) chargé de soutenir le développement d’une industrie française du hardware (CII-Honeywell-Bull). Afin de regrouper l’ensemble des activités halieutiques dispersées jusque-là entre différents organismes, dont le CNRS, est prise en charge par un ‘Centre national pour l'exploitation des océans’ (CNEXO) devenu par la suite 'Ifremer'. Des réorientations sont demandées aux organismes historiques. La réforme hospitalo-universitaire de 1958 n’ayant pas dégagé les moyens nécessaires à la recherche médicale, la transformation de l’INH en ‘Institut national de la santé et de la recherche médicale’ (Inserm) est opérée en 1964 pour soutenir le développement d'une médecine moléculaire. Enfin, l'interrogation porte sur la place du CNRS au sein de cette réorganisation de la recherche française.







VI – Les années 1960, œcuménisme scientifique




Au printemps 1959, la question se pose au CNRS. Faut-il en faire un opérateur de recherche lié aux préoccupations du monde économique ou maintenir et priviégier ses relations avec l'université? Pour son nouveau directeur, le géophysicien Jean Coulomb : «indiscutablement, les créations du CCRST et de la DGRST représentaient un tournant dans l'idée qu'on pouvait se faire du rôle du CNRS. Il est clair que selon la mission qui lui avait été confiée en 1939, l'organisme faisait désormais double emploi avec la DGRST.... / Simultanément, l'idée du président du comité des Sages était de créer un office des instituts nationaux, c'est à dire rassembler toutes les recherches au sein d'un organisme unique comme on l'avait fait pour la physique nucléaire avec le CEA. Or, ce projet faisait peser des graves menaces sur le CNRS et je m'y suis opposé » (28d).  Fort de l’appui des représentants des chercheurs, en s'appuyant sur la vocation omnidisciplinaire du CNRS et en misant sur des rivalités inter administratives, Jean Coulomb pare à ce qu'il estime être une menace de démantèlement. Pour ce faire, il peut s’appuyer sur André Boulloche le ministre de l’Education nationale qui ne souhaite pas se séparer de l’organisme chargé de la recherche, d'ailleurs, le directeur des Enseignements supérieurs  (L. Capdecomme) refuse de discuter de ses projets d'équipement avec le CCRST. Le Premier ministre tranche en leur faveur, l'Education nationale vient de sauver le CNRS commente Antoine Prost.
 
En contrepartie du soutien apporté à cette opération, le Syndicat national de la recherche scientifique (SNCS) obtient la satisfaction de sa principale revendication, à savoir un statut de la fonction publique pour les chercheurs.  En décembre 1959, six décrets portant sur la réorganisation du CNRS stipule que les attachés et les chargés de recherche relèvent désormais d’un régime contractuel de droit public, tandis que les maîtres et les directeurs de recherche sont dotés d’un statut de fonctionnaire. Ces dispositions confortent les pouvoirs du comité national où les représentants du personnel obtiennent progressivement que la promotion d’un attaché de recherche dans le corps des chargés soit quasi automatique, lors des débats en commission, il s'agira de "...donner la priorité au personnel en n'émettant aucun vote qui puisse aller dans le sens d'un licenciement" (29). En conséquence, les départs d’attachés de recherche, c'est-à-dire de boursiers en fin de thèse qui représentaient un flux de 10% dans les années 1950, décroissent pour se stabiliser aux environs de 2% au début des années 1970. Soutenu par une forte hausse des moyens affectés au CNRS, les effectifs de chercheurs, ingénieurs, techniciens et personnel administratif (ITA) triplent en l’espace de dix ans, passant de 6000 en 1960 à 15000 agents en 1970. Essentiellement chargé de gérer les carrières scientifiques, le comité national devient ainsi l'élément incontournable du fonctionnement du CNRS, comme en témoignent ses administrateurs, Lucienne Plin, Geneviève Niéva et Charles Gabriel.


Le quant à soi universitaire

Malgré une tutelle commune relevant de l'Education nationale, les relations restent tendues entre les universités et le CNRS, considéré au mieux comme un prestataire de services par l'enseignement supérieur, au pire dénoncé pour sa volonté «...de domestiquer les élites (universitaires) » (28b). De fait, l'organisme n'a su se départir de l'ambiguité de sa double vocation de caisse des sciences censée soutenir la recherche universitaire et d'opérateur de recherche chargé de développer ses propres laboratoires. L'installation du couple CCRST-DGRST ne fait que souligner la situation d'un organisme qui a "perdu la rente de situation que lui offrait l’absence de concurrence en matière de coordination de la recherche" souligne Antoine Prost et  s'avère incapable d'opérer le rapprochement souhaité de la recherche fondamentale de la R&D. Au début des années soixante, à la question de décider si les facultés des sciences doivent former des techniciens pour l'industrie, l’assemblée des doyens fait savoir que "la recherche fondamentale ne saurait être sacrifiée au profit de la recherche spatiale et de l’armement nucléaire" (30). Lorsque le CCRST suggère de confier au comité national le soin d’analyser la conjoncture scientifique, chaque section prend soint de présenter ses propres perspectives de développement, moyennant quoi l'hétérogénéité du premier rapport de conjoncture en 1959 rend problématique tout redécoupage académique des sciences. Pourtant, ce mariage entre disciplines avait remarquablement illustré le développement des nouvelles sciences du vivant à l'Institut de biologie physico-chimique trente ans plus tôt. Dans les années 1960, le  CNRS se voit donc convié à saupoudrer ses crédits entre une quarantaine de commissions selon un souci d’équipartition conforté par le Nobel Alfred Kastler qui évoque «…la nécessité de faire avancer simultanément tous les fronts de la science" (31), une pratique soutenue sans réserve par le syndicat de chercheurs. Ainsi, tandis que le SNCS s'appuie sur le Comité national pour défendre la primauté due à la recherche fondamentale, du côté de l'enseignement supérieur, son rival le SNES'up fustige un organisme qualifié «...de cancer qui finira par dévorer l'université" (31 bis).  En février 1962, les pouvoirs publics soucieux de réduire cette antinomie lancent un audit confié à un inspecteur général des Finances, Jacques de Chalendar; il s'agit d’étudier les moyens de redonner du dynamisme à l'organisme historique, tout en confirmant sa vocation à soutenir les laboratoires de l'enseignement supérieur, quitte à en revoir les modalités.


Départements scientifiques et laboratoires associés, la réforme de 1966

En 1966 inspiré par ce rapport de l'inspection des Finances, le nouveau directeur du CNRS, le physicien Pierre Jacquinot, engage les réformes requises pour résoudre ces contradictions. Une première mesure consiste à renforcer l’administration du CNRS en introduisant auprès du directeur général l’assistance d’un directeur administratif issu du Conseil d’Etat, Claude Lasry puis Pierre Creyssel, puis à l’épauler par l’installation de six départements scientifiques, celle de la physique est confiée à Hubert Curien, Georges Jobert pour les sciences de la terre et de l’espace, Fernand Gallais pour la chimie, Claude Lévi pour les sciences de la vie, à Pierre Monbeig pour les humanités et à l’économiste Pierre Bauchet pour les sciences sociales. Une autre mesure vise à réduire le nombre des laboratoires propres du CNRS, dont certains devenus obsolescents et à harmoniser la gestion de ceux qui dépendent de l’enseignement supérieur. Désormais tous les laboratoires soutenus par le CNRS seront soumis aux procédures d’évaluation du comité national, les équipes relevant de l’enseignement supérieur devenant des ‘Laboratoires associés’, bientôt rejoints par des ‘Équipes de recherche associées’, ce dispositif étant appelé à se généraliser pour donner les 'unités mixtes de recherche' (UMR) que nous connaissons aujourd’hui. En réalité, remarque le physicien Hubert Curien, ces dispositions se sont révélées plus profitable au CNRS qu’à l’université : «si le système d'évaluation (du Comité national) fonctionne bien en ce qui concerne les hommes, il est moins satisfaisant pour les sujets de recherches ou le contenu des programmes. Moyennant quoi les responsables du CNRS se sont de plus en plus sentis les patrons des laboratoires universitaires. Dans les conseils de laboratoire, quel était celui vers lequel on se tournait? Ce n'était pas le représentant du président d'université, mais le directeur scientifique du CNRS. Si le système a été profitable à la recherche française, je n'en disconviens pas, il n'a certainement pas aidé chaque université à prendre conscience qu'elle pourrait avoir une politique scientifique ».


Excellences mathématiques


Domaine d'excellence traditionnel de la recherche française, les mathématiques ont bénéficié d'un CNRS d'abord conçu comme une caisse des sciences. Au cours de l'entre-deux-guerres, l'Ecole normale supérieur et le Groupe Bourbaki (J. Delsarte, H. Cartan, J. Dieudonné,...) ont constitué la première section du Conseil supérieur de la recherche scientifique à l'initiative du mathématicien Emile Borel, puis des sections du comité national, au moins jusqu'en 1982 avec l'installation de l'Institut de physique 'IN2P3'. A l'inverse du modèle physicien gourmand en infrastructures lourdes et couteuses, les moyens nécessaires à la recherche en mathématiques ne relèvent que de la feuille et du crayon. Jusque dans les années 1970, les mathématiciens sont souvent des attachés de recherche auxquels le CNRS a permis de soutenir une thèse, la discipline ne représentant alors que 1% de ses effectifs et d'ailleurs pas organisée en laboratoires rappelle G. Kropfinger. A partir de 1975, le CNRS entame une politique de rééquilibrage au profit des mathématiques appliquées pour aboutir à une sédentarisation croissante des mathématiciens au sein d'organismes tels l''Institut des hautes études scientifiques' de Bures s/ Yvette créé en 1958 ou plus récemment de l''Institut national des sciences mathématiques et de leurs interactions' (INSMI). Signe du maintien du premier rang des mathématiques dans l'organisation scientifique, le nombre de médaillés Fields français, le dixième et dernier récompensé en 2022, place notre pays au deuxième rang de ce palmarès, juste derrière les Etats-Unis.


La physique et ses instituts

Alors que le CNRS avait été créé comme, et soit largement resté, une entreprise de physiciens, la discipline a rapidement cherché à s’affranchir de l’emprise du comité national pour installer ses nouveaux instituts. Couvrant un ensemble de recherches gourmandes en moyens lourds, la physique avait créé ses premiers laboratoires propres hors de son emprise. L'Institut d'astrophysique de Paris (IAP) ou l'Observatoire de haute Provence (OHP) ont ouvert la marche dès l’avant-guerre. Dans les années 1950, le développement de la radioastronomie suscite la construction de la station de Nançay. Au milieu des années 1960, le rapprochement entre l’astrophysique et la géophysique conduit l'astronome Jean-François Denisse à installer un premier 'Institut national d'astrophysique et de géophysique' (INAG). Face aux craintes du comité national de se trouver dépossédé de ses responsabilité, Denisse propose que les sections concernées forment le conseil scientifique de ce nouvel institut. L’INAG ultérieurement rebaptisé ‘Institut national des sciences de l'univers’ (INSU) a pu développer ainsi des coopérations internationales qui donneront par exemples le télescope franco-canadien de Hawaii et plus tard l’’European Southern Laboratory’ au Chili (31 ter). Réalisation exemplaire évoquée plus haut, à partir du ‘Laboratoire d'électrostatique et de physique du métal’ (LEPM) qu’il avait installé pendant la guerre, le souci de disposer des moyens nécessaires à la physique des solides a conduit Louis Néel (nobélisé en 1970) à développer le ‘Centre d'études nucléaires de Grenoble’ (CEN-G), « c'est l'époque où l'on commençait à parler de réacteurs universitaires dédiés à la recherche et, en 1953-54 dit-il, en coopération avec le CEA on a construit la pile Mélusine pour étudier le moment magnétique des atomes dans un réseau cristallin». Puis en association avec la ‘Max Planck Gesellschaft’, l’université de Grenoble et les industries électrotechniques locales,  le ‘CEN-G’ accueille le réacteur à haut flux au sein de l’Institut Laüe-Langevin, une première en matière de coopération franco-allemande, appelée à intéresser les biologistes de l’'European Molecular Biology Organization' (EMBO). Dans sa relation assez lâche avec le CNRS, Néel s’est rapidement affranchi des contraintes statutaires posées par le comité national. Au milieu des années 1960, il demande dans la commission où il siège, si en guise d'orientation scientifique, "...il ne suffirait pas simplement de donner la priorité aux sections où il y a déjà les hommes" (32). En physique nucléaire, le CNRS qui avait eu un rôle pionnier a passé la main en matière de recherche fondamentale au CEA et au Centre européen de recherches nucléaires’ (CERN). Au début des années 1970, sous l’impulsion du CEA, les projets d'installations d’accélérateurs de particules dans les campus universitaires (Grenoble, Orsay, Caen...) suscite  la mise en place de l’Institut national de physique nucléaire et de physique des particules’ (IN2P3) (32b)


Les sciences pour l’ingénieur

Dans les années 1970, à la suite du premier choc pétrolier l’’Organisation de coopération et de développement économique’ (OCDE) encourage le développement des politiques scientifiques. A la direction du CNRS, le physicien Robert Chabbal, introduit le concept de ‘pilotage par l’aval’, autrement dit le développement d'axes de recherche (scientific push) suscités par le besoin de progrès technique (demand pull), tel que l'a théorisé l'économiste Joseph Schumpeter. Chabbal lance des programmes interdisciplinaires dont le premier est consacré à l'énergie solaire (PIRDES). Le CNRS réorganise son département de la physique en le divisant en trois entités, ‘maths-physique’, ‘physique des particules’ et ‘sciences pour l’ingénieur’ (SPI). Le département des ‘SPI’ a vocation de rapprocher la recherche fondamentale des applications industrielles. Contrairement aux programmes interdisciplinaires du CNRS qui n’ont eu qu’un succès limité, les ‘SPI’ marquent la réussite du rapprochement entre les chercheurs et l'industrie, selon des dispositions prônées en leur temps par Henri Longchambon. Sous la direction de Jean Lagasse, le directeur du ‘laboratoire des automatismes et des applications spatiales’ de Toulouse, les ‘SPI’ regroupent quatre sections du comité national, ‘informatique’, ‘génie électrique’, ‘mécanique’ et ‘thermique’, pour féconder d’autres domaines de recherche, notamment dans les sciences de la vie (33).


Les sciences de la vie entre holisme et réductionnisme
 
Dans les sciences de la vie (SDV), les rapprochements interdisciplinaires que permet le comité national peuvent s’apprécier en termes quantitatifs. Ils sont illustrés par un transfert du centre de gravité de la chimie vers la biologie, la proportion de chercheurs en SDV passe de 18 % en 1950 à plus de 30% en 1980, corrélativement à la décroissance du nombre de chimistes de 26 à 18 %. Il s'agit d’ailleurs souvent de chercheuses, puisque le département SDV représente le secteur le plus féminisé du CNRS avec 50% de femmes à la fin des 1970, contre une moyenne de 20 % dans les autres (34). Sur un plan qualitatif, l’évolution est plus nuancée. Confronté aux pesanteurs universitaires et au conservatisme du Museum d'histoire naturelle, le CNRS a manqué en partie le tournant de la biologie moléculaire, ne réussissant qu’imparfaitement à réduir les tensions entre les naturalistes et les réductionnistes investis dans les arcanes de la biologie moléculaire.  Au lendemain de la guerre, il a fallu l'influence du pasteurien André Lwoff pour obtenir l'ouverture d'une section de biologie cellulaire au comité national. Elle avait été initialement refusée par les naturalistes du Museum qui redoutaient la perte des moyens consacrés à la botanique (35). En fait, la biologie moléculaire a surtout bénéficié du soutien apporté par les actions concertées de la DGRST. L'Institut de biologie physico-chimique (cf. supra) a certes fini par être intégré au CNRS, mais l'organisme dédié à la nouvelle discipline est implanté à la faculté des sciences sous le nom d’‘Institut Jacques Monod’ (U. Paris VI – VII). En revanche, le CNRS peut légitimement revendiquer les avancées réalisées en génétique moléculaire. A l‘Institut de génétique’ installé sur le campus de Gif s/Yvette, inspiré par les pasteuriens, dans les années 1950, le généticien Boris Ephrussi a développé la génétique des micro-organismes à partir de mutations réalisées sur la levure de boulangerie. La génétique de la levure permet à Piotr Slonimski de mettre en évidence les caractéristiques d’une génétique cytoplasmique à l’origine d’un ensemble de laboratoires installés à partir de 1967 au ‘Centre de génétique moléculaire’ de Gif s/Yvette (34b). Pour autant, le développement des biotechnologies, génie génétique, protéomique,... à partir des années 1980 se heurte à l'opposition des défenseurs de  la recherche fondamentale, hostiles par principe à ses applications agronomiques ou médicales. Quant aux établissement scientifiques concernés par le développement de ces nouvelles disciplines, Inserm, Institut Pasteur, INRA, ils se montrant moins soucieux de coordonner leur champ d'activité que chacun de préserver son autonomie.


La recherche bio-médicale

Pourtant, dès 1938 le CNRS avait participé au développement de la recherche médicale et pharmacologique, une section de ‘médecine expérimentale’ ayant été introduite au Conseil supérieur de la recherche par le doyen Gustave Roussy. Dans l’après-guerre, en vue d'installer leurs laboratoires les cliniciens soucieux de développer la recherche médicale s’adressent au CNRS plutôt qu’à l’INH. Tel est le cas de l’hématologue Jean Bernard qui ouvre le Centre Hayem de l’hôpital Saint-Louis, Dans les années 1960, la recherche pharmacodynamique est introduite sur le campus de Gif s/Yvette avec l’’Institut de chimie des substances naturelles’ (ICSN) avec le biochimiste Edgar Lederer. Son successeur Pierre Potier y découvre une molécule anti-cancéreuse particulièrement efficace.  Malgré les réticences de certains biologistes comme Pierre Chambon qui estime que "la biologie a plus fait pour la médecine que la médecine elle-même" (36), Le développement de l’internat scientifique, notamment le doublement des effectifs de médecins chercheurs au CNRS, provoque le dédoublement de le section médicale du comité national entre pathologie et thérapeutique expérimentale. Inspiré par le 'modèle IBPC', dans les années 1970-80, le CNRS participe en partenariat avec l’Inserm à la construction de grands organismes dédiés in partibus à la recherche médicale, le Centre d’immunologie de Marseille-Luminy (CIML)François Kourilsky lance ‘Immunotech’, l’une des premières ‘startups’ destinée à la fabrication d’antigènes monoclonaux, l'Institut Cochin de génétique moléculaire (ICGM) de Jean-Paul Lévy, ainsi que l’'Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire (IGBMC)' installé  par Pierre Chambon à Strasbourg. Mais cette politique est remise en question dans les années 1980 par le souci du directeur de l'Inserm, Philippe Lazar, de s'assurer l'exclusivité de la recherche médicale et en santé publique.


Les 'SHS' entre recherche et enseignement supérieur

Les humanités ont été introduites au CNRS très tôt, la philologie avec le ‘Trésor de la langue française’ dès l’avant-guerre par exemple, mais non sans soulever les sarcasmes des sciences expérimentales. Tandis que Jean Perrin s'interrogeait sur la scientificité des études juridiques, Joliot se demande devant son comité directeur "…si le CNRS n’en viendra pas à subventionner des romans" (37). Dans les années 1950, le mathématicien Laurent Schwartz s'étonne de voir seulement 150 bourses proposées en mathématiques et en astronomie, contre 70 en paléontologie, 40 en anthropologie et 80 en philosophie. Il reste que le CNRS a permis l'institutionnalisation d'un certain nombre de disciplines, pas ou peu représentées à l'université. Depuis 1942, l'archéologie dispose de deux sections ouvertes par Jérôme Carcopino ou la sociologie qui bénéficie de l’installation en 1946 du ‘Centre d'études sociologiques’ (CES), avant que les sociologues n’émigrent une vingtaine d’années plus tard vers l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Néanmoins, le CNRS n'a pas réussi à gommer certaines rivalités académiques, par exemple dans le cas de la 'philologie - linguistique' représentées par une unique section en 1945 et par pas moins de quatre sections différentes dix ans plus tard. Au début des années 1980, la demande sociale dans un contexte pluridisciplinaire a amené le Centre à regrouper l'ensemble des sections concernées du comité national au sein d'un unique département des sciences humaines et sociales (SHS). Inspirées des actions concertées de la DGRST, les 'actions thématiques programmées' (ATP), les SHS  ont ainsi vu se multiplier les équipes de recherche associées (ERA), par exemple pour développer la sociologie urbaine ou la socio-économie de la santé. Ce département a également profité de son rapprochement avec son homologue des sciences pour l'ingénieur (SPI) afin de développer des systèmes d’informatique documentaire ou des techniques de traduction automatique. La sociologie, fortifiée par l’intégration d'un personnel hors-statut à la fin des années 1970, a fini par essaimer dans quatre sections du comité national (34, 35, 38 et 45), parfois moins, semble-t-il, en fonction de méthodologie bien établie que d'une certaine imprégnation idéologique.  De fait, le secteur des SHS est probablement resté plus vulnérable que d'autres dans un organisme censé programmer son activité scientifique tout en soutenant la recherche académique. Ainsi le regroupement des sciences sociales et des sciences humaines, les anciennes 'humanités', ne s'est jamais opéré dans l'enseignement supérieur, confère l'autonomisation de la VIème section de l'Ecole pratique des hautes études (EFHE) qui aboutit à l'installation de  l'EHESS en 1975. En réalité, le destin de ce département du CNRS n'a cessé d'osciller entre une présence justifiée par la vocation multidisciplinaire de l'organisme tutélaire et les pratiques de recherche individuelle propres à la thèse universitaire (37b).








VII - Le CNRS fin de siècle, le comité national sur la

sellette




Dans les années 1970, le souci de muscler la direction du CNRS s’est heurtée à l’omnipotence du comité national. A l'automne 1968, si Pierre Jacquinot peut se targuer d’avoir fait échapper le CNRS aux dispositions de la loi Edgar Faure en rappelant que l’organisme n’a pas de fonctions d’enseignement, les relations deviennent houleuses entre les directions scientifiques soucieuses de piloter la recherche et le comité national devenu un solide bastion du pouvoir syndical. Raymond Dedonder l’un des fondateurs du Syndicat national des chercheurs scientifiques déplore cette évolution corporatiste : «les gens qui ont créé le SNCS se sont battus au départ, non seulement pour améliorer les conditions de carrière, mais aussi pour promouvoir le CNRS en tant qu'institution scientifique à part entière. Après 1968, quand il a été pris en main par une nouvelle tendance que l'on pourrait qualifier de gauchiste, il a été décidé de donner la priorité à la défense des chercheurs et non à celle du CNRS».


Un rapport du Conseil d'Etat

Cette dérive est fustigée par le conseil d'Etat. En 1972, le rapport Antoine Bernard révèle comment « …l'usage s'étant établi d'entériner la quasi-totalité de ses avis en matière de recrutement, c'est un tiers du budget CNRS qui échappe, de fait, à toute politique scientifique » (38). De fait, le comité national a la main sur une masse salariale qui ne descendra jamais au-dessous des deux tiers de son budget de fonctionnement pour atteindre les neuf dixièmes au début des années 1980. D’autre part, la multiplication du nombre de sections provoque la balkanisation du comité national et les risques qu’elle fait peser sur l’interdisciplinarité. A cet égard, la disparition des programmes interdisciplinaires (PIR), comme le déclin des actions thématiques programmées (ATP) est symptomatique. Assez rapidement, ces dernières ont subi une forme de déclassement des fonctions qui leur avaient été conférées. Par exemple, la section de biologie cellulaire évoque le fait que "…toute forme de programmation n'aboutisse à la ‘médiocratisation’ de la recherche" (automne 1978).  Deux ans après leur lancement, le contrôleur financier du CNRS déplore que les ‘ATP’ soient utilisées comme une soudure financière, servant surtout à compléter la dotation régulière des laboratoires; " (elles) n’ont jamais vraiment fait souche au CNRS regrette Robert Chabbal. Alors que l'ambition initiale était de leur confier la moitié du budget d'équipement du CNRS, les ATP n'en ont au mieux mobilisé que le dixième". En réalité, s'il a contribué à stabiliser une profession, le statut des chercheurs a fini par confronter le CNRS à une contradiction majeure. Leur évaluation par les sections du comité national, le jugement par les pairs, est coincé entre les nécessités du suivi de carrières dans la fonction publique, l'avancement à l'ancienneté, et les rigueurs d’une évaluation nécessaire à la dynamique de la recherche. Au cours des années 1970 les archives du comité national révèlent la multiplication des débats entre des élus syndicaux qui défendant "…des chercheurs qui n'ont pas démérité" et des responsables d'unités qui déplorent de passer plus de temps "…à résoudre le cas de chercheurs à problèmes" qu'à évaluer la performance des plus inventifs (36).

En matière de recrutement, outre son irrégularité budgétaire, l’instauration d’un fléchage des postes censé couper court aux laborieuses discussions entre les départements du CNRS et le comité national, est dénoncé en 1976 comme un viol de ses prérogatives par la commission de biologie des interactions cellulaires. Au directoire du CNRS, le pasteurien François Gros fustige ainsi une pratique qui "stérilise l'humus (sic) indispensable à la recherche fondamentale" (39). Ces dysfonctionnements expliquent le vieillissement de la pyramide des âges au CNRS, la moyenne qui voisinait la trentaine au début des années 1960 dépasse la cinquantaine une vingtaine d’années plus tard, moyennant quoi, ses capacités de recrutement pâtissent de l'indisponibilité de postes frais nécessaires au dynamisme d'un organisme scientifique. En 1979, un programme destiné à le réformer est soumis au conseil d'Etat, mais il se heurte à un basculement de la conjoncture politique.


Le chant du cygne du comité national

En 1981, avec l’élection de François Mitterrand, l’arrivée aux responsabilités d’une génération de chercheurs actifs dans le mouvement de soixante-huit avivent la mémoire du Front populaire qui avait vu naitre le CNRS. Au comité national les représentants syndicaux se présentent en garants des mânes de Jean Perrin :  "les membres du syndicat national des chercheurs sont tous des scientifiques qui luttent pour la recherche, parce que précisément l'excellence ne peut en être assurée que dans le respect de ceux qui la font, des lois propres au développement scientifique et des besoins de la nation entière". Moyennant quoi, le SNCS réclame et obtient la tête des directeurs du CNRS, Jacques Ducuing, et de l'Inserm, Philippe Laudat, qu’il tient pour responsables d'avoir pliés les organismes publics au cours de la décennie précédente "...aux objectifs du gouvernement Giscard-Barre, c'est-à-dire aux intérêts des grands trusts privés et aux impératifs idéologiques du conservatisme" (40). Jean-Pierre Chevénement nommé ministre de la Recherche et de la Technologie obtient la tutelle du CNRS qui se retrouve ipso facto détaché de l'Education nationale. A l'écoute des revendications syndicales, le ministre confie au pasteurien François Gros et à Philippe Lazar de l'Inserm le soin d’organiser des assises de la recherche au cours desquelles ce dernier évoque les «…trois dissociations des métiers de la recherche entre formation initiale et fonction, entre fonction et carrière /.../ enfin entre la carrière et les responsabilités vis-à-vis de la Société » (41). Le comité national est remanié, grâce à une dotation en forte hausse de 17% (20 MdF), la loi d’orientation du 15 juillet 1982 donne au CNRS le statut d’Établissements publics scientifiques et techniques (EPST) et parachève la fonctionnarisation de son personnel.

Rendant compte de ces événements, le chroniqueur scientifique du journal ‘Le Monde’, Maurice Avonny, s'étonne de la contradiction inhérente à la volonté ministérielle de rapprocher la recherche de préoccupations économiques du souci affiché de défendre le statut des chercheurs, soi-disant attaché à la recherche fondamentale : "...de la priorité donnée à la question des besoins des chercheurs (plutôt que) de ceux auxquels ils doivent répondre, davantage de leurs droits que de leurs devoirs et surtout de l'accent mis sur la recherche fondamentale, (qui) ni en volume, ni en nombre d'hommes, ni en utilité pratique, ni peut-être en valeur culturelle, n'est supérieure aux autres.../ (Mais qui) reste la référence par rapport à laquelle on raisonne (et qui) est un peu trop l'arbre qui cache la forêt, (tant) le mythe du chercheur, individualiste, spécialisé dans un étroit domaine où il est candidat au prix Nobel reste enfoui dans bien des subconscients" (42). En 1986, un changement de majorité ramène la droite au pouvoir et provoque le chant du cygne d'un comité national, incapable d'harmoniser les relations de la recherche et de l'enseignement supérieur. Dans le gouvernement Chirac, l'historien Yves Durand part en guerre contre l’emprise du syndicalisme de gauche en dénonçant "...l'impérialisme du CNRS vis-à-vis de la recherche universitaire". L’’Union nationale inter universitaire' (UNI) réclame la suppression du CNRS et le versement des moyens qui lui sont attribués à l'enseignement supérieur. A la suite d'une saisine du conseil d'Etat, les élections du comité national au scrutin de liste sont annulées.  Cependant, défendu par le nouveau ministre de la Recherche Alain Devaquet, la direction du CNRS sort renforcée de cette crise au détriment du comité national. Un comité exécutif renforce les directions scientifiques et le nombre de ses sections est réduit de 25 à 22, tandis que les représentants syndicaux sont désormais exclus de l'organisation électorale (42 bis).


Evolution de la conjoncture scientifique

En effet, en cette fin de vingtième siècle les activités scientifiques ont profondément changé de nature par rapport aux grandes heures du CNRS, un demi siècle plus tôt. Ainsi, le clivage entre la recherche fondamentale et ses applications sur lequel le comité national avait bâti sa légitimité n’a guère facilité l’adaptation à l'espace technico-scientifique dans lequel l'organisme doit maintenant évoluer et où des économistes voient le principal défi posé aux sociétés postindustrielles.  Désormais, "il est peu de découvertes scientifiques qui ne se monnaient presque aussitôt en spectaculaires retombées technologiques écrit l’épistémologue Jean-Pierre Séris, "peu de découvertes scientifiques qui n’empruntent à une technologie leurs conditions mêmes de possibilité. L’opposition grecque entre une 'épistémè' contemplative, désintéressée et une 'technè' utilitaire, active, débrouillarde et pratique ne nous parle plus; seule la nature de cette liaison pose aujourd'hui problème.../ La science ne se contente plus d'observer le réel, elle l'utilise, le modifie, l'enrichit et la technique produit des outils qui permettent de savoir plus et mieux" (43). Selon les disciplines, le CNRS subit cette évolution avec plus ou moins de bonheur. A la suite de la physique et de la chimie, les sciences de la vie ont ainsi vu la recherche fondamentale glisser irrésistiblement vers ses applications, ce qui ne manque pas de provoquer des tensions chez des chercheurs arcboutés sur une vision philosophique de la recherche scientifique.

En l'occurrence, le cas du programme génome humain apparait exemplaire. Le CNRS n'a pu rapprocher la biologie moléculaire de la recherche médicale comme l'atteste son absence au sein du 'Human Genome Program' (HGP) lancé aux Etats-Unis. Suite à l'initiative d'une association de malades (AFM) et d'une fondation de droit privé, le CEPH du pr. Dausset, le ministre de la recherche Hubert Curien a lancé au début des années 1990 un ‘Groupement de recherches et d'étude des génomes’ (GREG) dont la responsabilité est confiée à Piotr Slonimski. Or, l'ancien directeur du Centre de génétique moléculaire du CNRS n'a jamais caché son hostilité à toute forme de recherche finalisée. Aussi, a-t'il refusé de collaborer avec Jim Watson venu solliciter sa participation au ‘HGP’. Le GREG a donc saupoudré ses crédits pour le séquençage de micro-organismes (levures, E. Coli, Bacillus subtilis) refusant de donner une priorité quelconque à la recherche médicale (génotypage des maladies rares, vecteurs pour génothérapies, etc). En conséquence, après deux ans d'existence il doit céder la place au Génopole d’Évry, un incubateur de 'start'ups' dirigé par Pierre Tambourin, lequel avait d'ailleurs quitté la direction des SDV après que son directeur général, le physicien Guy Aubert, lui ait d'ailleurs signifié "...que les biotechnologies n'étaient pas l'affaire du CNRS".






VIII - Les années 2000, une nouvelle donne



En France, le début du nouveau siècle voit le décalage s'accentuer entre cette évolution scientifique et l'intangibilité des métiers de la recherche. En 2002, Olivier Postel-Vinay rédacteur en chef de 'La Recherche' provoque des remous dans la communauté scientifique lorsqu'il explique le manque de productivité de la recherche publique par des procédures de recrutement qui ne permettent pas d'évaluer les capacités du personnel en fonction de l'avancée des connaissances (44). Laurence Esterle, la directrice de l'Observatoire des sciences et des techniques (OST) note que la thèse semble plutot sanctionner l'obtention d'un statut professionnel que la reconnaissance d'un travail original : "en SDV et en SHS, le Graal des thésards reste la recherche publique, mais en ajoutant que pour une place d'enseignant-chercheur en biologie moléculaire ou en biochimie, c'est un raz de marée de 56 candidats". Incidemment les métiers de la recherche attirent moins qu'auparavant, un rapport de l’Education nationale pointe la décroissance du nombre de thèses en sciences exactes soutenues en cinq ans, moins 20 % en chimie et en physique, - 12 % en mathématiques (45)


Crise de l'emploi scientifique


En mars 2003 le mouvement ‘Sauvons la recherche’ (SLR) relayé par une notable partie de la communauté scientifique suscite une mobilisation de grande ampleur. Plus d’un millier de responsables de laboratoire veulent démissionner, le comité national se réunit en session extraordinaire. Il s'agit de débattre des problèmes de l'emploi scientifique. ‘SLR’ annonce la préparation d’états-généraux pour l’année suivante explique un leader du mouvement SLR, Alain Trautmann (CNRS-ICGM). La défense du statut des chercheurs implique l’intangibilité d’un service public de la recherche argumente t-il : « la connaissance scientifique est un bien public dont l'Etat est le principal promoteur et le seul garant, (contre) ceux qui souhaitent l'asservissement de la recherche aux besoins de l'économie, ceux qui pensent que souplesse rime avec précarité (et) restent sourds aux appels des jeunes chercheurs». Concernant l’éventualité du rapprochement souhaité de la recherche et de l’université, le mouvement SLR suggère «la création de pôles de recherche et d'enseignement supérieur qui associeraient universités, recherche publique et recherche privée avec l’adoption d’un plan pluriannuel pour l'emploi scientifique permettant de recruter de jeunes doctorants sur des poste stable », une proposition plus originale que le plaidoyer convenu pour la défense de la recherche fondamentale : « il existe des pans entiers de la recherche qui ne sont absolument pas programmables, en 1970 le président Nixon a lancé un plan cancer qui a coûté plus cher que la conquête de la Lune et qui n'a évidemment pas résolu le problème. Pour illustrer le fait qu'un certain type de programmation est stupide, je dirais que ce n'est pas en voulant améliorer la bougie qu'on a inventé l'électricité (!)». Selon SLR, deux secteurs sont particulièrement menacés, « si la révolte des chercheurs est partie du secteur de la biologie, ce n'est pas un hasard. La différence entre les moyens de ce secteur et ceux dont disposent nos collègues américains est énorme. Le budget des National Institute of Health est actuellement cinquante fois celui de l'Inserm. Cela dit, la biologie n'est pas la seule à souffrir et le secteur des sciences de l'homme et de la société est également très mal en point » (46).

En contrepoint, quatre personnalités scientifiques de premier rang, les Nobel François Jacob et Jean-Marie Lehn, le mathématicien Pierre-Louis Lions et Philippe Kourilsky le directeur de l'Institut Pasteur, dressent le constat sans complaisance de l'échec du statut d’enseignant-chercheur tel qu'il a été inscrit dans la loi de 1984 (cf. supra). «En dépit d'énormes efforts, toutes les universités françaises n'ont pas absorbé le choc de la massification de l'Enseignement supérieur. (...) Trop souvent, les conditions de travail des enseignants, surchargés non seulement de cours, mais de tâches ancillaires de tous ordres, sont pénibles et dissuasives vis-à-vis des jeunes qui voudraient entrer dans la carrière scientifique.../ A l'évidence, il ne sera pas possible d'augmenter significativement les salaires sans maintenir constant, voire diminuer transitoirement, le nombre des chercheurs. La question est déplaisante, mais ne peut être éludée. Voulons-vous un système diffus constitué d'une pléiade de chercheurs mal payés, ou un dispositif plus concentré, forcément plus élitaire, dans lequel les chercheurs sont mieux payés et plus performants?»(47). A l’Académie des Sciences où l'on ne manque pas de relever la perte d’influence du comité national, on plaide pour un rapprochement entre universitaires et chercheurs qui pourrait déboucher sur un statut unique à la condition «qu’il soit porté remède à l'hétérogénéité du monde universitaire où 75 % des crédits abondés par le CNRS ne concernent que 15 % des universités». L’Académie souligne que sur les quatre vingt huit universités installées par la loi Edgar Faure en 1968, seule une douzaine sont réellement performantes en matière de recherche. Reprenant une suggestion du mouvement 'SLR', elle préconise l’installation de campus scientifiques centrés "si possible" (sic) sur les universités, sur les grandes écoles et les établissements publics" (48). Nonobstant, lors de la conclusion des états-généraux de la recherche fin 2004, les propositions de 'SLR' présentées par Alain Trautmann et  Edouard Brézin, un ancien président du CNRS, reçoivent le soutien de la classe politique, de Nicolas Sarkozy à l’UMP à Marie-Georges Buffet pour le PCF en passant par François Hollande chez les socialistes.


Rapprocher la recherche de l'enseignement supérieur
 
En octobre 2004, le ministre délégué à la Recherche (François d'Aubert) esquisse les grandes lignes d'une nouvelle loi d'orientation élaborée dans ses services à la suite de rencontres régulières avec les représentants des états-généraux et des milieux académiques (48 bis). Un plan pluriannuel de l'emploi scientifique dans les universités portera jusqu'en 2010, "...mais on ne peut pas balayer l'histoire d'un revers de manche explique le ministre. En France, les grands organismes comme le CNRS jouent un rôle prépondérant dans la recherche et nous n'allons pas bouleverser cette architecture. Quant à un statut unique pour les chercheurs des organismes et les enseignants-chercheurs universitaires, le système n'est pas mûr aujourd'hui ". En revanche, il insiste sur le rôle d'une agence nationale de la recherche destinée à couvrir l’ensemble des activités scientifiques menées dans les établissements publics et dans l'enseignement supérieur en annonçant le lancement d'un appel d'offres pour l'installation de 'pôles de recherche et d'Enseignement supérieur' (PRES) destinés à fédérer les laboratoires des organismes scientifiques avec ceux des universités et des grandes écoles (49). 

Ces annonces suscitent quelque émotion dans la communauté savante : "je ne suis pas favorable à une obligation systématique d'enseignement pour les chercheurs des organismes dit Edouard Brézin l'ancien président du CNRS. Il est parfois nécessaire de se consacrer entièrement à une recherche pour la mener à bien. En revanche, des carrières au cours desquelles un chercheur ne se retrouverait jamais face à des étudiants doivent rester l'exception, dans l'intérêt même de la recherche.../ Ceux qui pensent sauver l'Université en tuant le CNRS ont une méconnaissance profonde des qualités et des défauts de notre système. Que l'on y prenne garde ! On n'aboutirait ainsi qu'à un champ de ruines, sans espoir de rien voir refleurir pendant des décennies" (50). Confrontés aux promesses du gouvernement, les chercheurs s’estiment "roulés dans la farine" et lui demandent de revoir sa copie. Axel Kahn le directeur de l’Institut Cochin, signe une tribune collective où il évoque "...le magnifique élan d'une collectivité fière et blessée (sic), égarée par la fausse route où l’engage le gouvernement" (51).  Du côté de 'SLR', tout en reconnaissant certaines avancées dues à la mobilisation des chercheurs, plus réaliste Alain Trautmann prend acte de l’essoufflement du mouvement et probablement des limites du fonctionnement démocratique du monde scientifique : "le temps a joué contre nous et a en tout cas a abouti à démobiliser partiellement les chercheurs…/ Certains, au sein de SLR, considèrent que nous aurions dû rechercher l'épreuve de force avec le pouvoir plutôt que la discussion. Je crois, pour ma part, que nous n'avions ni les forces, ni l'élan nécessaires pour en sortir victorieusement " (51 bis).


Malentendu au CNRS

Au début des années 2000, à l'occasion d'une valse de dirigeants, le CNRS est le théâtre d'un curieux quiproquo. Passée les tentatives réformatrices avortées de Claude Allègre, Bernard Bigot, en 2003 le directeur de cabinet de la ministre de la Recherche, Claudie Haigneré, procéde au remplacement de Geneviève Berger par Bernard Larrouturou qui est nommé à la tête de l'organisme. X-Ponts et docteur en mathématique semble, venu de de l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA), assuré du soutien de Gérard Mégie le président du CNRS, Bernard Larrouturou semble apporter toutes les garanties pour lui insuffler une dynamique nouvelle. Il a l'intention d’amener le CNRS qui cumulait les fonctions d'agence de moyens et d'opérateur de recherche à se recentrer sur cette dernière, suscite ses réticences vis-à-vis d'un éventuel rapprochement avec l’Enseignement supérieur. "J'ai la conviction que l'avenir de la recherche française passe par le développement des universités dit-il, mais la plupart d'entre elles ne sont pas en mesure de mener une politique scientifique affirmée pour se hisser au meilleur niveau international" (52). Afin de remédier aux faiblesses d’un comité national  excessivement cloisonné, il envisage de créer à la direction du CNRS quatre départements thématiques, deux départements transversaux, ainsi que de cinq directions interrégionales, tout en disposant en plus d'une direction de la stratégie scientifique. Trois ans plus tard, sa démission signe l’échec de cette tentative de réorganisation. "La réticulation administrative excessive ne semble pas la meilleure manière de répondre aux défis scientifiques qui attendent l’établissement" relève le nouveau président du CNRS, Bernard Meunier, exprimant à ce propos le désavœu de la tutelle. Surpris par l'événement, Larrouturou dénonce un putsch provoqué par la volonté de l’éliminer afin de laisser place nette à une future agence nationale de la recherche : "on m'a expliqué en haut lieu que le CNRS est le bateau-amiral de la recherche française et qu'il est donc placé sous les ordres de l'Élysée dès qu'il quitte le port. Je m'inscris en faux avec cette vision dit-il. L'autonomie des établissements et la responsabilisation de leurs dirigeants sont des éléments-clés de leur dynamisme" (53)


L’Agence nationale et la contractualisation de la recherche

En réalité, la  loi de 2004 a été élaborée en toute discrétion par des responsables du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) au ministère de la Recherche, Bernard Bigot et Gille Bloch. En effet, le CEA dispose d'une pratique reconnue des relations science - industrie et  représente un modèle envisageable pour réorganiser la recherche publique. Outre la disposition d’une chaine de décision efficace, le pr. André Syrota, l'ancien responsable du département des sciences du vivant au CEA, avance que « l’un des gages des succès du Commissariat s'inscrit dans une perspective qui permettait de rapprocher les aspects technologiques des ingénieurs des approches plus fondamentales des chercheurs", autrement dit de réduire le clivage entre la recherche de base et ses applications. Le ministère de la Recherche confie à Gilles Bloch le soin d’installer l’Agence nationale de la recherche (ANR). Dotée d’un budget de plus d'un demi milliard d'euros inscrit dans la loi de Finances, l’ANR a fait une entrée en force dans le paysage scientifique français titre 'Le Monde' en avril 2006. L’Etat y est majoritaire (52 %) au côté des EPST, chacun à auteur de 6%, CEA, CNRS, INRA (agronomie), INRIA (informatique), Inserm, ACPUR (banques, assurances), ANRT et ANVAR pour la valorisation et la recherche technique. Trois thématiques prioritaires y sont fixées dans une perspective multi-disciplinaire de partenariat public - privé : la recherche biomédicale et les sciences du vivant, les sciences et technologies de l'information et de la communication, l'énergie et le développement durable. L'Agence dispose en outre de 80 M€ pour soutenir des projets non finalisés touchant à des sujets émergents et de 10 M€ pour les SHS.

La contractualisation devient le maitre mot de la de la recherche publique. En soutenant l'usage de contrats à durée indéterminèe,  l’ANR prend le contre-pied de la fonctionnarisation des chercheurs revendiquée par les syndicats et elle contractualise les crédits affectés aux laboratoires. Elle soutient des projets de recherche à l’issue d’une évaluation effectuée a priori et non plus a posteriori et affecte ses dotations en fonction de labels de qualité (LaBex, Idex).  En 2010, une nouvelle loi-programme  établit des ‘Pôles de recherche et d'enseignement supérieur’ (PRES) destinés à mettre en une seule main les laboratoires qu'ils dépendent des organismes scientifiques ou de l'enseignement supérieur (50). Dans le cadre des programme d'investissement d'avenir (PIA) confiés à l'ANR en 2010, les PRES cèdent la place à des ‘Communautés d'universités et d’établissements de recherche’ (COMUE). Une première mouture
confiée à Gilles Bloch concerne le campus de Paris-Saclay, qui malgré une dotation conséquente de 1 Md€ n'en ravive pas moins l'opposition traditionnelle université - grandes écoles.


Evolution de l'évaluation

Les modalités de l'évaluation connaissent de leur côté une évolution radicale. Dès les années 1990, la  Direction de la recherche et de l'enseignement doctoral (DRED)
envisage de coupler la recherche et l'enseignement supérieur ce qui aboutit à l'installation d'un ‘Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur’ (HCERES) en 2014. Tandis que les modalités de l'évaluation scientifique se sont déplacées du niveau individuel des chercheurs, tel que la pratiquait le comité national, à celui d'entités collectives, laboratoires, instituts, voire d'ensembles universitaires, la multiplication des programmes de recherche internationaux a engendré la prolifération des signatures pour la publication de résultats. Ainsi, la carte la du génome humain publiée dans la revue américaine ‘Science’ en 1996 ne compte pas moins d'une centaine de signataires, dont celle de Jean Weissenbach, le directeur du Centre national de séquençage d'Evry qui en fut le principal artisan (54). En fait, dans ce contexte de mondialisation, l'évaluation s'opère par le biais d'organismes tels ‘Thomson Reuters’ ou l'‘Academic Ranking of World Universities’ (ARWU) de l’université de Shanghaï, tandis que toute publication scientifique requiert désormais l'usage de l'anglais dont l'usage s'est d'ailleurs plus facilement imposé aux sciences naturelles que dans les sciences humaines et sociales. La recherche française a du s'adapter à cette situation. L'un des résultats de sa réorganisation peut s’apprécier avec la quatorzième position obtenue dans le classement ‘ARWU 2020' par le groupe 'U. Paris-Saclay' (ex-U.-Paris-Orsay, ENS-Cachan, I. Gustave Roussy, CHU Kremlin-Bicêtre, avec des instituts comme Neurospin (CEA), des UR de l’Inserm et du CNRS), entre les universités américaines de Californie (UCLA) et Johns Hopkins (55). Quant au CNRS, devenu une agence de moyens insérée dans le cadre d’une politique scientifique fixée en dehors de ses murs, l'évaluation de ses chercheurs reste l'apanage de son comité national. Encore celle ci ne concerne-t-elle que des post‘docs sélectionnés et déjà formés aux travaux de laboratoire, ce qui n’était pas le cas des boursiers de la caisse des sciences, «...ces cerveaux si fâcheusement pourvus d'estomacs », principal objet de la sollicitude de Jean Perrin au siècle précédent (56).





Notes



*  'La République des savants. La Recherche française et le CNRS' (Flammarion, 1990) est le titre d'un ouvrage publié par Jean-François Picard avec Gérard Darmon et Elisabeth Pradoura, préfacé par Antoine Prost, à l'occasion du cinquantenaire du CNRS. Le texte présenté ici propose une mise à jour tenant compte des événements survenus au cours des trois dernières décennies, de la disposition de sources d'archives et d'entretiens réalisés depuis, ainsi que de publications plus récentes comme le livre de Denis Guthleben, 'Histoire du CNRS de 1939 à nos jours' (Armand Colin, 2013) .
(1) Mayer A., 'Allocution pour le 25ème anniversaire de l'IBPC', Hermann, 1952 et P. Girard, Allocution de Pierre Girard in memoriam J. Perrin, 10 nov. 1948 (arch. IBPC)
(1b) Fosdick, R. B., ‘A Philosophy for a Foundation. On the Fiftieth Anniversary of the Rockefeller Foundation 1913 - 1963'. New-York, 1963.
(2) Picard J-F, Op. cit, p. 36 et sq.
(3) Ibid. et Perrin, J. ' L'organisation de la recherche scientifique en France', Hermann et Cie éditeurs, 1938
(4) Note J. Cavalier au ministre, janvier 1935 (AN 80284, liasse 1)
(5) Zay, J., 'Souvenirs et solitude', Le talus d'approche, 1987
(6) Conseil supérieur de la recherche scientifique, 2-5 mars 1938, Melun, imp. administrative, 1938
(7) Mayer A., 'Rapport présenté à la commission chargée de préparer le réglement intérieur de la caisse nationale des sciences' (AN 80284)
(7)  Mayer  J., 'André Mayer, a biographical sketch (1875 - 1956)', The journal of Nutrition, 99, 1 - 8
(8) Picard, Op. cit, p. 100
(8 bis) En 1948, des funérailles nationales seront organisées au Panthéon pour Jean Perrin et Paul Langevin
(9) Nye M-J., 'Science in the Provinces: Scientific Communities and Provincial Leadership in France, 1860-1930', University of California Press, 1986
(10) Charle C., 'La République des universitaires', Seuil, 1994
(11) Picard J-F. Op. cit, p. 61 et sq.
(12) Idid. p. 58
(13) Paris-Midi, 26 nov. 1939
(14) Pestre D., ''Raoul Dautry, la naissance d'une pensée technique 1880 - 1951', Institut français d'architecture, sept. 1987 et Weart S., 'Scientists in Power', Harvard U. Press, 1979.
(15) Kropfinger, G. 'Henri Longchambon (1896 - 1969)', mémoire de maitrise Paris IV, juin 1997
(16) Guthleben, D., Op. cit., p. 45 et sq. 
(17) Goudsmit, S. A., 'L'Allemagne et le secret atomique (la mission Alsos)', Arthème Fayard, 1948
(18) PIcard J-F, Op. cit. p. 98.  (P.V. du comité directeur du CNRS en 1944 in AN 80284, 114, 183 et 205)
(18b) A ces réalisations il convient d'ajouter les services de recherches installés dans les entreprises nationalisées à l'époque, par exemple à la SNCF pour l'électrification ferroviaire (Picard J-F, Technique universelle et filières nationales, le cas de l'électrification des chemins de fer européens, STP, vol 1, 1997) ou un département de R&D à EDF (Picard J-F, Recherche et Industrie, témoignages sur quarante dans d'études et de recherches à Electricité de France, Eyrolles, 1987)
(19) Teissier G., 'Une politique française de la science', conférence à l'Union Française Universitaire, 21 juin 1946. En 1950, pour des raisons politiques Joliot et Teissier seront démis de leurs fonctions l'un au CEA l'autre au CNRS, sans que l'événement ne semble avoir eu de conséquences majeures dans l'histoire des deux organismes.
(20) Ibid. , 'L'avenir de la science' , 3ème congrès de l'UFU, 1 avril 1947. Sur les circonstances du renvoi de Teissier du CNRS en 1950, cf. Guthleben D. Op. cit. p. 138 et sur celle de Joliot du CEA, Pinault M., 'Frédéric Joliot-Curie', Paris, O. Jacob, 2000
(21) Prenant M., 'Problèmes actuels du progrès scientifique en France', La Pensée, 77, 1-2 1958
(22) Le Monde, 6 oct. 1954
(23) Duclert V., 'Le colloque de Caen, second temps de l'engagement mendésiste', in Recherche (Le gouvernement de la recherche) 2006
(24) Colloque 'enseignement et recherche scientifique', Les cahiers de la République, janv. 1957
(25) Le Monde, 17 oct. 1956
(25b) Picard J-F, 'Recherche et Industrie, témoignages sur quarante ans d'études et de recherches à Electricité de France', Eyrolles, 1987
(26) Le Monde, 29 déc. 1954 et sq.
(26 bis) Vichney N., 'La bombe française aura exigé dis ans d'études et d'efforts', LM, 31 déc. 1959
(27) Le Monde, 29, déc. 1954.
(28) Longchambon H., 'La France face aux conséquences du progrès scientifique et technique', Cahiers laïcs, 1957
(28b) En l'absence de Longchambon, le CCRST tient sa première réunion, N. Vichney, LM, 13 déc. 1958
(28c)Aust J., Picard D., 'Gouverner par la proximité. Allouer des fonds à des projets de recherche dans les années 1960', Genèse, 2014-1, n° 94, pp. 7 - 31.
Voir aussi Le Monde, 13 déc. 1958 et janv. 1959
(28d) Pour préciser sa position, Jean Coulomb sa plaisait à citer un article du physicien Léon Brillouin intitulé 'Solitaire ou embrigadé", La Revue de la NRF, 2 nov. 1956 : "jusqu'où irons nous dans cette voie ? Les savants dirigés et contrôlés cesseront peut être de s'intéresser à leurs recherches, deviendront des fonctionnaires plus ou moins zélés. La circulation des idées une fois étranglée, l'émulation tombera, la curiosité s'émoussera, la spécialisation technique survivra seul sous ce régime bureaucratique et, peu à peu, nous nous acheminerons vers une société de fourmis, une ruche bien organisée assez semblable au 'brave new world' prédit par Huxley."
(29)  Bénilan A-L et R., Notes d'archives extraites des PV des sessions 1971 -1979 du comité national (AN 830008, boites 119 - 183)
(30) Le Monde, 7  juin 1962
(31)  Interventions de  A. Kastler intervention au directoire du CNRS, juin 1965 (AN  94-0035)
(31 bis) Le Monde, 18 juin 1962
(31 ter) Sur l'astrophysique et la géophysique, on consultera les entretiens réalisés avec Jean Delhaye (1986), Jean-François Denisse (1986), Pierre Drach (1986), Louis Lliboutry (1986), Maurice Mattauer (1988), Evry Schatzman (1987) et Haroun Tazieff (1986)
(32)  Néel, intervention au directoire du CNRS, juin 1965 (AN  94-0035)
(32b) Sur la physique des particules on consulera des entretiens avec Pierre Auger (1986), André Blanc-Lapierre (1989), Jeanne Laberrigue (1986, 1989), Pierre Lehmann (1988), Jean Teillac (1987)
(33) Barrier J., 'Aux frontières de l'industrie. Travail de démarcation et émergence d'un champ de recherche universitaire sur la microélectronique en France (1978 - 1986)' in Le gouvernement des disciplines acédémiques (J. P. Leresche dir.), Paris, E.A.C. 2017. Voir aussi Ramunni G., Les sciences pour l'ingénieur. Histoire du rendez-vous des sciences et de la société, Numilog.com, 1996 et Guthleben, Op. cit., p. 321 et sq.
(34)  Picard J-F., 'Les femmes dans les laboratoires de biologie', in Les Femmes dans l'histoire du CNRS, G. Hatet-Najar ed., Paris, CNRS, 2004.
(34b) Sur les sciences de la vie au CNRS on consultera les entretiens réalisés sur le site Histrecmed
(35) Heim R., intervention du directeur du Museum, au C. A. du CNRS, 9 mars 1945 (AN 80-0284, 55)
(36)  Bénilan A-L et R., Ibid. Sur l'organisation de la recherche médicale en France, on consultera les entretiens publiés sur le site Histcnrs
(37) Joliot, F., conférence donnée au CNRS, 7 juin 1945 (P.V. du comité directeur du CNRS en 1944 in AN 80284, 205).
(37b) Sur les SHS eu CNRS, on consultera une série d'entretiens avec le géographe Roger Brunet (1986), l'économiste Martine Bungener (2016), les ethnologues Pierre-Henri Chombart de Lauwe (1986) et Sylvie Fainzang (2012), la sociologue Michèle Ferrand (2019), le philologue Jean Glénisson (1986), les sociologues Claudine Herzlich (2000, 2006), Viviane Isembert-Jamati (1987), Jacques Lautman (1987) et Bernard P. Lécuyer (1986), le linguiste Michel Lejeune (1986), le géographe Pierre Monbeig (1986), le psycho-sociologue Pierre Naville (1987), l'archéologue Jean Pouilloux (1987) et le sociologue Jean Stoetzel (1986)
(38) Bernard A. et al., 'Groupe d'étude sur le fonctionnement du comité national', CNRS, 1973; Lemaine G., Darmon G. et al.,  'Noopolis, les laboratoires de recherche fondamentale, de l'atelier à l'usine', Ed. du CNRS, 1982. Voir aussi Guthleben, D., p. 308 et sq.
(39) Gros F., intervention au directoire du 5-6 juillet 1977 (AN  94-0035)
(40) Le Monde, 9 juillet 1981; Gilbert Dagron du Collège de France n'hésite pas à évoquer un abus du pouvoir (LM, 31 oct. 1981)
(41) Lazar P., 'La science doit rester au contact de la société', Le Monde, 20 janv. 1982
(42) Avonny M., 'Questions', Ibid., 13 janv. 1982
(42 bis) Avonny M. 'Les scientifiques prennent leur plume', LM, 5 juil. 1986
(43) Séris J-P, 'La Technique', coll. quadrige, Paris, PUF, 1994. Voir aussi 'Histoire des sciences et des savoirs', t. III Le siècle des technosciences, coll. sous la dir. de D. Pestre, Seuil, 2019
(44) Postel-Vinay, O., 'Le grand gachis', Eyrolles, 2002
(45) Le Hir, P.., 'La recherche française dans la spirale du déclin', Le Monde, 11 mars 2003
(46) 'Discussion avec Alain Trautmann qui réclame un plan Marshall pour la recherche', Ibid., 15 janv. 2004
(47) 'La contribution de Nobel français au débat sur la recherche. La crise de la recherche académique, une opportunité de changement', Ibid. , 9 mars 2004
(48) Bronner L., L'Académie des sciences dénonce l'inadaptation du modèle français de recherche et prône une refonte totale',  Le Monde, 13  avril  2004. Ce constat rejoint celui des anciens directeurs du CNRS qui prennent la plume dans le 'Monde' pour affirmer : "...que la principale raison de cette situation préoccupante n'est pas seulement budgétaire, mais qu'elle doit aussi être recherchée dans le faible intérêt des gouvernements successifs pour la recherche.../ (Aussi) convient-il de dénoncer le poids excessif qu'ont pris les appareils syndicaux dans cette gestion, grâce aux convergences objectives et anciennes avec une part importante du mandarinat universitaire et de celui des grands organismes de recherche ; grâce aussi au laisser-faire, sinon à la connivence de l'Etat, quand il s'est agi de fonctionnariser les personnels de recherche"Aubert G., Bréchignac C., Chabbal R.,  Ducuing J., Feneuille S., Payan J-J., 'Pour sauver la recherche,  se garder aussi bien de l'égalitarisme que du consensus mou', Ibid, 2 juin 2004
(48 bis) Cette loi d'orientation résulte également d'un rapport prospectif suscité par le ministre de la Recherche, François Fillon, en 1994
(49) Le Hir P., 'Réforme de la recherche, un nouveau pacte avec la société', Le Monde, 28 oct. 2004; 'Recherche : les points-clés de la loi François d'Aubert, ministre délégué, esquisse les grandes lignes de son projet de réforme', Ibid. 14 janvier 2005
(50) Entretien avec E. Brézin, président de l'Académie des sciences, Ibid., 11 fév. et 10 mai 2005
(51) ' Le gouvernement fait fausse route', Tribune, Y. Coppens, G. Fussman, A. Kahn, J-C Pecker, J-P Vernant, H. Reeves, Le Monde, 4 avril 2005
(51 bis) 'Alain Trautmann : Les chercheurs veilleront au respect des engagements', ent. avec P. Le Hir, Ibid., 16 mars 2006
(52) 'Le gouvernement et plusieurs experts plaident pour une réforme en profondeur du CNRS', Ibid., 10 mars 2004
(53) Le Monde, 17 janv. 2006; L'Humanité, 18 janv. 2006
(54) 'A gene map of the human genome', Science, vol. 274, 25 oct. 1996
(55) L'Université Paris-Sud (ou Paris Saclay) est encore classée onzième par le Center for World University Rankings 2021 entre Cambridge et le M.I.T.
(56) Perrin J., 'La science française' in Les Cahiers de Radio-Paris, 10 janv. 1939


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