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Entretien avec Pierre Drach, l'océanographie

(J-F Picard le 24 juin 1986, script : Nini Sidibé)


Pour une histoire du CNRS

Plusieurs réunions se sont déroulées dans l'éventualité de réaliser une histoire du CNRS. La plupart des gens semblaient d'accord pour rédiger une grande histoire. Mais plusieurs des anciens directeurs ne se sont pas prononcés. Ceux que j'ai bien connu, Coulomb, Lejeune... ne sont pas beaucoup intervenus. La seule réflexion faite par Coulomb a porté sur la durée nécessaire, qu'il estime à une dizaine d'année, pour la rédaction d'une histoire complète et détaillée. Personnellement, je ne dis pas que c'est inutile de faire cette grande histoire, cela peut être intéressant à envisager tant qu'il existe encore de nombreux témoins, mais elle demandera évidemment beaucoup de temps. Je pense qu'il faut faire les deux, notamment parce qu'actuellement, le CNRS n'a pas tellement l'air d'intéresser le Gouvernement. Il faut donc le défendre, et pour ça, je pense qu'une histoire courte est d'abord nécessaire, une histoire dans laquelle on devra bien mesurer la part du CNRS dans la recherche en mettant en évidence :
- Les laboratoires propres du CNRS et leurs effectifs ;
- Les laboratoires associés, ceux qui sont aidés par le CNRS ; ce sont en général des laboratoires d'Universités, mais pas seulement. Ces laboratoires ne sont normalement que des situations transitoires, mais on sait bien que ces situations se perpétuent. Pour qu'un laboratoire associé au CNRS ne soit pas renouvelé comme tel, il faut vraiment qu'il y ait une insatisfaction quant à sa production scientifique.
- Les chercheurs qui sont dans les Universités.
La part des chercheurs dans les trois cas, la part des techniciens et la part du budget, tout cela représente un gros travail d'administration, qui ne peut être fait que par des administrateurs du CNRS qui ont tous les documents passés, toutes les archives du CNRS à leur disposition. Ceci rendrait bien compte la part réelle du CNRS dans la recherche scientifique française.
 

Des débuts sous l'occupation

J'étais d'abord assistant en zoologie, puis en 1939, je suis nommé sous-directeur du centre de Roscoff.
Le premier laboratoire maritime fondé en France et dans le monde, fut en fait créé à Concarneau en 1859. Puis, Roscoff a été fondé en 1869 par Lacaze d'Utiez, qui créa également quelques années après celui de Banyuls. Lacaze d'Utiez était un grand zoologiste, mais il avait des idées un peu rétrogrades, il était fixiste.
En 1940, Jacob, alors directeur du CNRS, a fait un grand rapport en y dressant un bilan de tous les laboratoires propres et associés au CNRS. Le centre de Roscoff était considéré comme tel.
J'ai bien connu Jacob. C'était un grand professeur de géologie. Sous l'occupation, il a en fait essayé de maintenir les choses. On se voyait beaucoup, souvent je le raccompagnais chez lui. Je connaissais plusieurs personnes dans ce quartier, dont Carré, le professeur de littérature comparée, qui faisait aussi de la Résistance. J'allais donc le voir, et il me mettait en relation avec certains de ses élèves, pensionnaires de la Fondation Thiers, et qui avaient tout un réseau d'adresses à me procurer pour caser les parachutistes Anglais ou Américains tombés sur le territoire français.
Le centre de Roscoff était fermé pendant la guerre, il a seulement fonctionné l'été 1942. Mais je m'étais fait domicilié à Roscoff, parce que j'étais membre du réseau de Castille, le premier réseau rattaché au Général de Gaulle en Grande-Bretagne. Je m'occupais de tout ce qui se passait sur la côte, entre le nord de Brest et Trébeurden. On était rattaché au réseau du colonel Rémy, que j'ai bien connu, mais seulement après guerre.
Je suis arrivé en 1942 comme aide de conférence chez Pierre P. Grassé, au laboratoire d'évolution, 105 boulevard Raspail.
Je n'ai jamais compris les idées de Grassé sur l'évolution. Il était anti-Darwinien. Mais qu'est-ce qu'il a mis à la place ? Je ne sais pas. Il disait toujours qu'il allait sortir un livre sur l'évolution... Ce qui est sûr en tout cas c'est qu'il n'était pas fixiste. Mais il était tellement contre Darwin, qu'il pensait que tout le monde était anti-Darwinien. Grassé était un grand monsieur, en général, plus âgé que tous ses interlocuteurs et personne ne voulait le contredire. Mais il n'était pas pour autant anti-généticien. Je peux le dire, j'ai participé à ses cours, dont le cours de génétique. Dans les critiques qu'il a pu faire sur le Darwinisme, il y a cependant des choses tout à fait valables. Mais il n'a rien mis à la place ! C'est un sujet, sur lequel, on ne parlait pas beaucoup, car il était assez incisif là-dessus.
Grassé était aussi résistant. Il m'avait fait entrer dans un réseau, le front national, je crois, dont il faisait partie. A ce moment-là, je n'avais pas d'endroit où loger, Grassé m'a donc proposé de prendre le logement de sa cousine, qui habitait près de la place d'Italie, et qui venait de partir en province. On a donc pris le métro pour s'y rendre, c'était le seul moyen de transport à l'époque. L'appartement était vide, c'était un petit deux pièces, on a regardé dans les tiroirs : il y avait plein d'armes à feu ! Sa cousine appartenait la Résistance, mais que pouvait-elle bien faire avec ces armes ? Grassé les a prises dans sa serviette et on est reparti en métro... Je me rappelle la fois, où l'on m'a présenté un jeune couple en danger à qui il fallait absolument trouver une "planque" en attendant qu'il puisse partir en province. Ils n'ont finalement pas réussi à partir, ils ont été déportés, et ils sont morts, c'était fin 1942, au début de la Résistance...
On peut dire qu'en fait de participation active à la Résistance, l'Université n'a pas joué un rôle phénoménal. Il y avait seulement quelques personnes qui y étaient. Dans le laboratoire de zoologie, nous y étions presque tous. Il y avait Jacques Monod, Bernard Posonpez, professeur d'entomologie à l'étage au-dessus, le professeur Legrand, qui était communiste et qui a fait ensuite sa carrière à Poitiers, et enfin, Marcel Prenant, dans le laboratoire d'à côté. Nous savions des uns et des autres le moins possible en cas d'arrestation... Après la guerre seulement, j'ai su exactement ce qu'avait pu faire Monod. Ensuite, il y a eu bien sûr des réunions d'anciens résistants. Il y en a eu une, en particulier, dans la grande salle du grand amphithéâtre du Collège de France. Toutes les Universités de Paris étaient représentées, ainsi que le Collège de France, le Muséum etc. On devait être une soixantaine, pas plus. Jacques Monod, s'était acheté un képi de commandant ; il était parfois un peu vaniteux... Il y a eu une autre grande cérémonie pour la Résistance au grand amphithéâtre de la Sorbonne en l'honneur de ceux qui comme Prenant revenaient des camps de concentration. J'avais ma place au premier rang, sur l'estrade, côte à côte, il y avait Chaban-Delmas et Georges Duhamel. Je connaissais bien ce dernier. Avant la guerre, je me rendais chez lui, où il y avait chaque vendredi soir une soirée musicale. D'abord, on discutait, puis l'orchestre répétait ; Duhamel était bon flûtiste. Durant ma carrière, j'ai eu son fils comme élève, quand j'étais chez Grassé. Duhamel faisait parfois des choses d'assez mauvais goût... Et, on n'était pas spécialement intime avec lui. Je me rappelle lors d'un examen de son fils, Duhamel m'a invité à déjeuner. J'ai trouvé ça un peu curieux, mais enfin... J'en ai parlé à Grassé, qui m'a dit : "Que voulez-vous ? Moi j'irais. Ce serait pédant de refuser..." Naturellement, on a parlé de l'examen. Son fils était très gêné, il ne voulait pas qu'il y ait le moindre piston. Finalement, il avait tellement travaillé, que lorsque l'on a additionné la totalité de ses notes, il est arrivé major de sa promotion. Ensuite, il a échoué à son examen de médecine... Mais pour moi, ce repas était très difficile.
A ses débuts, c'était un romancier très moraliste, mais à la fin de sa vie, il était devenu impossible. Il était secrétaire perpétuel de l'Académie française, on l'envoyait en délégations à l'étranger. Lors d'une délégation au Japon dans laquelle j'étais, une grande réception fut donnée en son honneur. Le prince héritier et plusieurs autres hauts personnages y étaient conviés. Il affirma que sa femme ne pouvait se rendre à cette réception en prétextant qu'elle n'avait rien à se mettre, elle se fit donc offrir un manteau de vison par l'Ambassade de France. Après cela, il se fit radié, plus aucune mission ne lui fut confiée.


Le CNRS à la Libération

En 1946, Georges Teissier a succédé à Joliot ; il était auparavant son adjoint. Joliot l'avait choisi parce qu'il lui avait semblé polyvalent. C'était après la Libération ; nous avions alors certaines réunions entre anciens résistants, nous étions une quinzaine, Teissier en faisait partie, et c'est à ce moment-là que Joliot l'a choisi. Par la suite, il ne l'a pas apprécié. Teissier était très rigide, un peu formaliste. Il a plutôt été un directeur conservateur, qui n'a pas eu non plus la possibilité de faire beaucoup de choses. Quand il est arrivé, il voulait être très juste et très strict, mais il s'est heurté à des difficultés budgétaires. Puis il s'est fait limoger à la suite d'un incident ridicule. Le recteur de l'Académie de Paris, Roche, le directeur général de l'enseignement supérieur (retrouvé mort dans un fossé de la forêt de Fontainebleau) et Teissier avaient signé une lettre à en-tête du parti des étudiants communistes. Même punition pour Frédéric Joliot qui s'est fait injustement limoger par Bidault parce que lors d'un banquet public, il avait un peu trop marqué son alliance franco-russe et son appartenance au parti. Bidault a eu tort car Joliot était un grand directeur. Les deux hommes ont été limogé à deux mois d'intervalle, Joliot du C.E.A et Teissier du CNRS. Le départ de Joliot a tout de même été une grande perte. Georges Teissier était quelqu'un de très bien, mais ce n'était pas un homme d'une envergure exceptionnelle. Tandis que Joliot ! Depuis, il n'y a pas eu beaucoup de physiciens de son envergure.
Teissier avait huit ans de plus que moi, c'était un libre-penseur, athée comme moi. Par contre, son père était cévenol, et il avait la mentalité d'un protestant des Cévennes, rigide sur certains points. Georges Teissier était très heureux, une fois séparé de sa femme, il fréquentait une fille très bien avec qui il a vécu pendant longtemps. L'irrégularité de leur situation l'a énormément gêné, et il en a même souffert. Sur tous les autres plans, il était assez rigoriste : à Roscoff, il y avait un bâtiment spécialement réservé aux étudiantes. Il n'admettait pas d'y voir des hommes... Il était communiste, parti dans lequel il est entré par le biais de son amie.
Sur le plan scientifique, on peut dire que Teissier a été le promoteur de la biométrie en France. Julian Huxley l'avait développée en Angleterre. Il est le premier à avoir écrit sur la croissance relative ; son livre a eu un très grand succès.
La biométrie a ouvert des voies nouvelles en biologie. Assez curieusement, Huxley, qui était le frère du romancier, n'était pas un bon mathématicien, il avait beaucoup de mal à comprendre ce qu'était une exponentielle. Or, l'étude de la croissance a pour base les mathématiques. Teissier quant à lui était un ancien "taupin", et il avait une très haute culture des mathématiques. D'ailleurs, la grande relation des croissances relatives : Y = AX exposant (a + b), s'appelle la relation de Huxley-Teissier. En réalité, elle a été découverte bien avant, mais ce sont eux qui l'ont mise en vogue. Maintenant la biométrie est dépassée. Elle n'est plus appliquée que lorsque l'on étudie un groupe d'animaux nouveaux ou une espèce nouvelle, présentant des phénomènes de croissance un peu curieux, ou anormaux.


Le Front National Universitaire et le parti communiste

Je me suis inscrit au parti socialiste quand j'étais à l'ENS. Au bout de six mois, je n'allais plus aux réunions, certaines étaient intéressantes, d'autres beaucoup moins... Nos réunions se déroulaient dans un bistrot, à l'angle de l'avenue des Gobelins et du boulevard Saint-Marcel. Lors de l'une d'elles, nous avons rencontré Vincent Auriol, qui à l'époque n'était pas très connu. Nous avions des idées divergentes, il était pour le maintien des colonies, moi pas, cela m'a un peu écoeuré, c'est à ce moment-là, que j'ai déserté le parti socialiste. Jacques Monod lui, a adhéré au parti communiste, bien qu'avant la guerre, il était plutôt anti-communiste. Monod, Joliot, Teissier étaient adhérents au Front National. Tous ses anciens résistants communistes, se sont retrouvés au sein du Front national universitaire après la guerre, par contre moi, je n'en faisais pas parti, je faisais parti du réseau CND de Castille (Compagnons de Notre-Dame de Castille), nous avions ordre de ne participer à aucun autre mouvement.
A la Libération, la communauté scientifique française était plus ou moins de gauche, mais personnellement, je ne me suis jamais rapproché du PC. Je ne suivais pas tellement les affaires politiques d'ailleurs, je n'avais pas l'esprit à cela. Teissier a certainement été poussé par le Parti communiste pour sa nomination en tant que directeur du CNRS. Je me rappelle son attitude pendant l'affaire Lyssenko'. Les Russes avaient pourtant un très grand généticien, Vavilov, mais il est mort en prison. Lyssenko, l'avait évincé. A ce moment-là, le règne de Staline se permettait tout. Teissier était un très bon généticien, et il était donc capable de juger que cette affaire relevait bien de la foutaise, pourtant il n'en a pas fait état auprès de ses élèves de l'Ecole Normale qui attendait une réaction de sa part. Tandis que, Brachet, un de ses collègues belges, qui lui aussi appartenait au parti communiste, a fait le voyage, pour rencontrer Lyssenko et s'est rendu compte de la supercherie. Les généticiens communistes n'ont pas été très honnêtes, contrairement à Brachet. Je me souviens aussi de ce jeune normalien, de 21 ou 22 ans, dont je ne me rappelle plus le nom, c'était un jeune homme assez brillant généticien, qui se trouvait être aussi amoureux de la fille aînée de Teissier, Marianne. Il était très troublé lui aussi par l'affaire Lyssenko. Il s'est suicidé en se jetant du quatrième étage de l'Ecole Normale. On a attribué son suicide à sa déception amoureuse, mais il faut y voir sans doute aussi une conséquence de l'affaire Lyssenko. Cette affaire a provoqué un grand chambardement. Il y a même eu une polémique à ce sujet provoqué par Prenant qui avait rédigé un article mi-figue mi-raisin. Il a été attaqué par André Lwoff très durement après. Il ne le méritait pas.
 


Roscoff au début des années 1950 : assis de g. à d., Georges Teissier, Maurice Caullery,  ?,  Pierre Drach.
Debout à g., Claude Lévi, à d., Marcel Prenant (photo C. Lévi)

Directeur-adjoint du CNRS

J'ai été nommé en décembre 1957. En fait, j'ai réellement commencé en 1958 et j'y suis resté jusqu'en janvier 1964. J'ai quitté mon poste à la nomination de Gallet, un chimiste de Toulouse. J'étais professeur titulaire à la Sorbonne, à titre personnel, je n'avais pas de chaire. Et j'étais sous-directeur de la station biologique de Roscoff, où je faisais beaucoup de travaux, et où je passais la moitié de mon temps. Dès que j'avais fini mes cours, je me rendais en fait à Roscoff pour travailler. Un beau jour, j'ai reçu un télégramme de Jean Coulomb, qui venait de succéder à Gaston Dupouy. Il m'écrivait simplement qu'il souhaitait me parler d'océanographie, domaine qu'il ne connaissait pas, etc. Je m'apprêtais à lui répondre, mais pas sur l'instant ; je n'avais pas du tout senti ce qu'il y avait derrière cela. Georges Teissier qui était directeur de Roscoff, lui, avait parfaitement compris. D'autant que, comme j'étais son adjoint, Coulomb, par déférence, lui en avait d'abord parlé. Teissier évidemment avait dit qu'il était tout à fait d'accord. Lorsqu'il a vu le télégramme, il m'a donc suggéré de répondre positivement à la proposition qui m'était faite et ce le plus rapidement possible. Je lui ai d'abord dit que j'étais dans une série de travaux et que j'y répondrais plus tard. Il m'a alors conseillé de filer tout de suite à Paris en ayant simplement l'air de dire qu'on ne pouvait pas faire attendre le directeur général du CNRS... Je me suis donc rendu à Paris et j'ai vu Coulomb. Lejeune, qui était déjà directeur adjoint pour les sciences humaines (il avait été choisi par Dupouy) était également présent. Coulomb m'a alors fait son offre et m'a demandé de répondre très rapidement. J'ai consulté quelques amis, et j'ai accepté.
Jean Coulomb avait d'abord été l'adjoint de Dupouy, avant de lui succéder. Dupouy a été un directeur très efficace. Il a fait beaucoup de choses. Puis, à Toulouse, il a été à l'origine de tout le développement de la microscopie électronique de haute puissance (Microscope électronique à trois millions de volts...) C'était un très grand technicien de l'électronique, et une personnalité assez fascinante. Souvent, quand il venait à Paris, ou quand j'allais à Toulouse, on déjeunait ensemble. Il m'a raconté toute sa vie. Au début du siècle, il a été un peu comme l'assistant du plus grand pianiste français de l'époque, Planté, qui faisait des tournées dans toute l'Europe. Il a ensuite participé à des courses automobiles... Enfin, il était très attaché à son laboratoire. Il n'avait qu'un complexe, c'était sa petite taille.
J'avais la charge de la biologie, de la chimie et en plus, pour soulager Coulomb et aussi parce que ça m'intéressait, j'avais pris la minéralogie. Coulomb, quant à lui, s'occupait plus particulièrement des rapports avec les ministres. Nous étions en rapport avec le celui de l'Education Nationale, le Secrétaire d'Etat à la recherche scientifique... Avec certains, nous nous sommes bien entendus, avec d'autres, moins. En particulier, avec un ancien sénateur de l'Isère, ministre radical socialiste, qui nous avait reçus, mais qui ne s'intéressait visiblement pas au CNRS. Il a tout de suite attaqué la section de philosophie. A la fin, Coulomb sans se fâcher lui a répondu que s'il voulait la supprimer, ça ne changerait pas grand chose. Cette section ne représentait en effet que 1/10000ème du budget du CNRS ! Nous avons eu par contre de bons ministres sous de Gaulle, comme Pierre Guillaumat, qui était son Secrétaire d'Etat à la recherche ; il a aussi occupé à un moment un poste au ministère de la Marine. Je l'ai beaucoup apprécié.
A la direction du CNRS, il fallait qu'il y ait un directeur présent toute l'année. Le centre n'était jamais fermé. Coulomb et moi, nous nous partagions le mois d'août. Le directeur des sciences humaines quant à lui n'était pas au courant des affaires scientifiques et du gros budget (les sciences humaines représentaient à peine 1/20ème du budget). On passait parfois une nuit, couché sur un divan, à côté du téléphone, prêts à nous rendre à l'Assemblée nationale avec nos dossiers sur appel de notre ministre.
La direction générale du budget fonctionnait aussi toujours au mois d'août. Je me rappelle m'y être rendu avec un rapport à défendre sur les 'RCP' (recherche coopératives sur programme), que l'on venait d'introduire au CNRS. Je pense que les RCP ont marqué une grande date dans l'histoire du centre. Nous avons débuté ces actions avec un physico-chimiste de Bordeaux, qui travaillait sur la chimie du carbone. Cela a entraîné la création d'une chaîne Bordeaux-Paris-Nancy-Strasbourg, qui a très bien réussi, et qui s'est même amplifiée ; la chimie physique a donc inauguré les RCP, qui ont ouvert un chapitre nouveau au budget. Le rapporteur fût très intéressé. Par la suite, on a fait les 'ATP' (actions thématiques programmées) qui n'étaient finalement qu'une extension des RCP.
En 1959, j'ai été responsable du pavillon scientifique à l'exposition du parc Sokolniki. Nous avons eu la visite de Nikita Kroutchev, et j'ai pu y faire sa connaissance (grâce aux interprètes dont le prince Fontagenikov, interprète attitré du Général de Gaulle). Le pavillon français a eu un gros succès, contrairement à l'exposition américaine qui n'était qu'un étalage de produits industriels comme des frigidaires, des appareils de chauffage... Kroutchev s'est beaucoup intéressé aux affaires agricoles. C'était une exposition très importante de part son objectif et de part son affluence. Des journaux anti-communistes, comme le Figaro, ont dénigré son succès, notamment en écrivant que le gouvernement russe voulait empêcher le public d'y assister. Il y avait en effet un problème lié à la gestion de l'affluence. Le parc Sokolniki, qui accueillait l'exposition ne contenait que soixante mille places, le gouvernement russe était bien allé jusqu'à en autoriser quatre-vingt mille, mais on ne pouvait aller au-delà sans que cela ne devienne dangereux.


Un CNRS physicien

A ce moment-là, je ne savais pas du tout que Jean Coulomb allait partir trois ans après ni qu'il serait remplacé par Pierre Jacquinot. Quand Coulomb est parti, il était en fait très fatigué. Il faut dire qu'il était très sollicité, et cela à n'importe quel moment. C'était en effet un métier assez effarant, avec des sollicitations des chercheurs, des collègues et des directeurs de laboratoires qui venaient naturellement réclamer davantage d'argent. Ce qui est normal, mais ce qui n'est pas toujours facile à gérer. De mon côté, j'ai toujours essayé de recevoir tout le monde et d'être ponctuel. Je me ménageais des plages horaires assez larges pour honorer mes rendez-vous, etc. Ce contact direct était une chose très agréable, mais nous avions, Coulomb et moi, peut-être moins Lejeune, des journées de dix à onze heures. Pour revenir à Jacquinot, je l'ai rencontré en faisant visiter Bellevue, où il y avait un laboratoire de physique, au ministre de la recherche scientifique, qui était également ministre de la Guerre de l'époque. C'est après qu'il a remplacé Coulomb. A cette époque, le directeur général était toujours un physicien ; ce qui était tout à fait normal puisque le plus gros budget leur revenait. Le CNRS peut d'ailleurs s'enorgueillir d'avoir eu deux Nobel en physique depuis, les professeurs Kastler et Louis Neel. Ce dernier avait pour ambition de faire de Grenoble un centre Universitaire plus important que Paris. Je l'ai bien connu. Il était issu de la promotion précédente. C'était l'assistant de Weiss, un des pionniers du magnétisme dans les années 1931-1932. A l'époque, je faisais mon service militaire à Metz. Un dimanche sur deux, j'allais en Alsace, souvent à Strasbourg, et je le voyais beaucoup à ce moment-là. Weis était un ami de mon père, et quand je me rendais à Strasbourg, je dînais souvent chez lui où je rencontrais Néel. Par la suite je l'ai perdu de vue. Je pense qu'il a été, un des deux ou trois universitaires les plus efficaces, dans l'organisation de la recherche scientifique en France.
Néanmoins, avant de quitter la direction du CNRS, je me suis mis d'accord avec Jacquinot sur le choix d'un successeur. J'avais proposé un biologiste pour l'équilibrage et parce que c'était un homme dont je connaissais les talents administratifs, le Doyen de Strasbourg, un embryologiste, professeur de biologie. Malheureusement, il avait six ou sept enfants et la rémunération de Directeur du CNRS ne lui permettait pas de se trouver un appartement sur Paris, ce qui l'a empêché d'accepter l'offre qui lui était faite. Le traitement d'un directeur du CNRS est équivalent à celui d'un professeur de Faculté, guère plus. Et même un peu moins !
Nous nous sommes donc orientés vers Fernand Gallais, directeur d'une grande école de chimie à Toulouse. Il a été un excellent directeur sur le plan administratif, certainement bien meilleur que moi. Mais sur le plan de la biologie... Sans prétention, j'ai essayé de lui expliquer un peu l'épistémologie des sciences biologiques, mais cela ne l'a intéressé ni au niveau de leurs fondements, ni au niveau des interrelations entre elles et qui ont toujours été compliquées, comme on peut aussi le voir avec les sections, où il y a toujours des chercheurs renvoyés de l'une à l'autre. Des gens qui faisaient de la biologie cellulaire peuvent tout aussi bien se retrouver en physiologie, en biologie cellulaire ou en biochimie.


Le CNRS  et la recherche médicale

 Personnellement, j'ai eu des affinités particulières, auxquelles je ne m'attendais absolument pas, notamment avec la commission de médecine du Comité national qui était présidée par Louis Bugnard. A ce moment-là, il n'existait pas de grand organisme médical, et il était aussi le président de ce que l'on appelait, l'Institut National d'Hygiène (INH), rue Léon Bonnat. C'était un homme charmant avec qui j'ai eu d'excellentes relations. Dans cette commission, je retrouvais toujours les mêmes personnes, dont le professeur Robert Debré. Je l'ai revu, il y a sept ou huit ans, lors d'une réunion d'anciens directeurs du CNRS, à laquelle étaient conviés les membres les plus connus, les "membres permanents" des commissions, puisqu'ils ont toujours été réélus. Robert Debré devait avoir 97 ou 98 ans ; je suis allé au-devant de lui et je lui ai rappelé mon nom. Il m'a dit : "Mais enfin, Monsieur Drach, pourquoi vous imaginez-vous que je vous ai oublié ?" Il y avait bien douze ans que j'avais quitté le CNRS et que je ne l'avais pas revu..
J'ai assisté à la fondation de l'Inserm par le Ministre de l'Intérieur de l'époque, qui était aussi celui de la Recherche et de la Santé (Raymond Marcellin), mais il ne s'intéressait ni à la santé ni à la recherche. La création de cet organisme a été longue. Un premier plan de division en sections avait été élaboré, ils y ont finalement renoncé pour opter pour un deuxième. J'y ai assisté car cela m'intéressait, bien que je ne sois pas médecin ; je n'intervenais d'ailleurs pas beaucoup. En fait, la section de médecine a toujours été active au CNRS, mais elle n'a jamais empiété sur les autres sections. L'Inserm a donné un développement plus vaste à la recherche médicale et je suppose que maintenant, il existe une division en sections spécialisées. La section de biologie médicale du CNRS quant à elle intègre des personnes de sections nettement moins bien définies. Entre la biochimie, la physiologie et la biologie cellulaire, c'était terrible, et il y avait toujours un problème d'équilibre. Mais on ne pouvait pas fixer de règle numérique car le niveau des candidatures n'était pas toujours équivalent. Ceux qui étaient pris par les sections faisaient partie des nouvelles entrées.  Pour les promotions du grade d'attaché à celui de chargé il fallait par contre passer devant le Directoire. Là, c'était un énorme travail, car les candidats ne pouvaient pas tous passer. Alors, il fallait les défendre et prendre ses responsabilités. Nous prenions ainsi position pour les personnes que nous pensions, avoir de l'envergure. Je veux dire que la préparation du Directoire était une chose très lourde. C'était une grosse responsabilité. Passionnante, mais très dure.
 

L'océanographie

J'ai participé de 1933 à 1935 à la première mission du "Pourquoi pas?" avec le doyen Morin, qui était aussi le patron de Coulomb, que j'ai rencontré par son intermédiaire. A l'époque, j'étais très ami avec Paul Tchernia, un camarade de licence. C'est lui qui, quinze jours avant le départ, m'avait demandé lors d'un dîner si ça ne m'intéresserait pas de passer l'été au Groenland. J'ai naturellement répondu positivement. Nous avons donc embarqué en 1933, l'année de la géophysique internationale. On s'est aperçu que le "Pourquoi pas ?" un 5000 tonnes ne pouvait absolument pas embarquer tout le personnel et le matériel et nous avons donc armé aussi un brise-glace de la marine, le "Pollux", 2500 tonnes qui avait pour commandant, Mailledoux. Charcot aussi avait embarqué, il avait même pu emmener son vieil ami, le chirurgien Jean-Louis Fort, qui a fait un récit très vivant de cette croisière. Charcot était un grand monsieur, très simple, très direct, qui savait mettre à l'aise. Scientifiquement, c'était un géographe. Il a fait ses découvertes dans l'Antarctique. Après la guerre, il a eu des petites missions dans la mer du Nord, dans la Manche. Il a participé aux recherches lors des catastrophes d'Amunsen et de Guillebaud. Enfin, il a participé aux missions du "Pourquoi pas ?", et c'est là qu'il a suivi la Banquise et approché du Groenland. Il s'est arrangé pour aller au Groenland, avec l'accord du gouvernement danois. Ensuite, en 1935, il a déposé la mission Paul Emile Victor (Antmassalik), une mission d'ethnographie. En 1936, il y a eu le naufrage dans la grande baie de Reykjavik. Ils auraient eu, dit-on, une panne d'antenne T.S.F., lors de l'annonce de la grande tempête de Surroi. Devant cette tempête, le plus sage aurait été de regagner le large, d'autant plus qu'ils se rendaient à Copenhague, où Charcot devait être décoré. Ils sont rentrés dans la baie, ils ont cru pouvoir rentrer à Reykjavik, le vent du sud-ouest les a alors drossés sur des récifs rocheux. Le "Pourquoi pas ?" était devenu le bateau du Museum d'histoire naturelle qui finançait ses campagnes. Il n'y avait pas beaucoup d'argent. Les scientifiques qui embarquaient étaient juste nourris. Tout le matériel qu'ils emportaient, ils se l'achetaient. Il y avait bien des crédits pour le laboratoire du "Pourquoi pas ? ", mais ils étaient très faibles. On a quand même pu faire des choses très intéressantes.



Le Pourquoi-pas? dans les terres australes (aquarelle de Marin-Marie, Ouest-France)

Les centres d'océanographie étaient plus consacrés à la biologie marine qu'à l'océanographie. L'océanographie a en fait réellement commencé en 1955, avec la création des troisièmes cycles universitaires. Le premier a été créé à Marseille par mon collègue Jean-Marie Perez, et le second, nous l'avons créé avec Teissier un an après à Paris. L'Océanographie n'intéressait pas tellement Teissier, mais quand il a su qu'il y avait un centre sur Marseille, il a tout de suite été d'accord pour créer celui de Paris.
Les places en troisième cycle étaient très prisées dans ces centres, mais elles étaient très limitées. Il y avait beaucoup d'étrangers.
Je ne sais pas ce qui se fait en Amérique, mais je crois que c'est selon chaque université. Il n'y a pas de solution générale comme en France.  On a créé une section d'océanographie au CNRS, où il y a des troisièmes cycles. Il y a un troisième cycle à Marseille, un autre sur Paris. Il y en a un pour la géologie marine à Bordeaux, et il y en a bien évidemment un sur Brest.
La dernière année, où je n'étais qu'adjoint de Jacquinot, j'avais accepté une mission en Argentine. Je devais y faire un rapport sur le développement de la biologie marine, de l'océanographie et des pêches, secteurs très mal développés chez eux. Cette mission a duré deux mois, et j'ai eu le malheur au court de celle-ci de connaître une grève générale des Postes, qui m'a laissé sans nouvelles de ce qui se passait à Paris. A mon arrivée, je venais d'être élu représentant de la France à l'I.U.B.S. (International Union of Biological Science), où l'on est élu pour deux fois trois ans (ils renouvellent tous les trois ans la moitié des membres). Tous les trois ans, des réunions ont lieu dans des villes différentes. Cette année-là, la réunion se tenait à Stockholm. Je suis donc rentré à Paris, pour me rendre presque aussitôt à Stockholm. Jacquinot ne m'a pas tenu rigueur de toutes ces absences. J'ai fait parti de la DGRST pour la commission d'océanographie. C'est là que nous avons eu l'argent pour la création du "Charcot", et, c'est ainsi que j'ai pu aussi créer, avant mon départ, la section d'océanographie au CNRS, dont j'ai été le premier président. Mais je suis assez mécontent de la manière dont elle a évolué. Je l'avais créé avec l'accord des directeurs généraux. Elle a été officialisée, sous la direction générale de Jean Coulomb et de Pierre Jacquinot, ce dernier était d'ailleurs le plus favorable à ce projet. Coulomb ne voyait pas d'un très bon oeil les sections trop interdisciplinaires, or l'océanographie l'est terriblement. Il y a la chimie de l'eau de mer, la biologie etc. Et puis, il y avait aussi l'atmosphère, avec les vents. Aujourd'hui, on mélange la physique de l'atmosphère avec l'océanographie, c'est normal, mais ils y ont accolé aussi la haute atmosphère... Mon successeur à Banyuls, Soyer, est aussi actuellement Président de la section d'océanographie, qui comporte cinq ou six océanographes seulement ! On la considère comme une section fourre-tout, où y sont intégrés différents domaines. Je n'ai jamais voulu cela.

Plongée sous-marine et batyscaphe

J'ai fait mon apprentissage de plongeur sous-marin en 1947. Taillès était commandant d'un groupe de recherche scientifique, un groupe de physiologie de la plongée. Cousteau était commandant en second. J'ai ainsi fait parti de la première génération de plongeurs en 1947. Il y avait déjà les premiers appareils de pression à l'époque.
On ne connaissait pas bien alors les lois de la plongée. Mon moniteur de plongée s'appelait Lafargue, c'était le meilleur plongeur de notre groupe, mais en septembre 1947, lors d'une plongée, il n'est pas remonté.
Depuis, la marine a édité un manuel sur la pratique de cette activité et de ses limites.Mais on s'est aussi aperçu que suivant les individus, l'organisme ne réagissait pas de la même façon dans exactement les mêmes conditions de plongée.
Il y a beaucoup de thèses de spécialités qui ont été faites en plongée. Pour l'étude des eaux superficielles et pour les travaux côtiers, il valait mieux faire de la plongée, c'était plus crédible et plus sérieux. Plus récemment, la thèse de Laubier sur le peuplement des fonds rocheux du littoral pyrénéen n'aurait pu être rédigée, s'il n'avait pas plongé.
En 1947, lors d'un recensement, nous étions 27 tous formés à l'arsenal de la marine à Toulon. En 1967, avec les différentes fédérations de plongée, le recensement comptait plus de 27000 licenciés.
Personnellement, j'étais convaincu de l'importance de la plongée pour la recherche. J'ai aussi été directeur de l'institut d'océanographie de l'Indochine à Niatrang, tout en gardant une chaire à la Sorbonne et j'ai pu remarquer que les plongeurs vietnamiens étaient bien meilleurs que nous. Lors de mon séjour à Niatrang, il y avait le commandant Alina, officier de la marine française, c'était également un excellent plongeur. J'ai pu constater ses talents ; Alina a dû plonger pour récupérer dans la cabine de pilotage le carnet de bord d'un bateau français coulé par les vietminh ; ce document était très important pour le gouvernement français. Il a dû le rechercher dans l'estuaire du Mékong, dans des eaux où la visibilité était de moins de vingt centimètres.

La sphère du premier bathyscaphe était faite en Belgique par un physicien belge, mais je ne l'ai pas pratiqué. Il allait à 4000 seulement. Déjà là, la marine française l'avait sous son commandement ; elle s'était occupée des expéditions Franco-Belge. Le Bathyscaphe avait plongé dans la fosse de Dakar, c'est à ce moment-là, que l'on a eu l'idée d'en faire un qui pourrait aller plus loin. Pierre Wilm était le concepteur du bathyscaphe. Il était ingénieur du génie maritime. J'ai fait des plongées, notamment la dernière plongée du Bathyscaphe 11000. J'ai même participé à la première dans la fosse de Porto-Rico, c'était assez décevant, nous avions rencontré que le vide. Les très grandes profondeurs ne sont pas très fructueuses, par contre j'ai fait une plongée très intéressante à 5000 mètres, à l'entrée de la baie de Tokyo. Mais là, nous avons rencontré un problème avec la Marine. Le commandant Houaut voulait absolument avoir le monopole des photographies. S'il les avait faites lui-même, ça aurait été très bien, mais il confiait cette tâche à des officiers, jeunes lieutenants de vaisseau et le résultat a été catastrophique : un film sur deux a été perdu.  Il y avait tout de même derrière le bateau, le 'Marcel Le Bihan', un ancien bateau allemand qui repêchait des hydravions, il remorquait un petit sous-marin, sur lequel était placée la partie plongeante du Bathyscaphe. Le sous-marin plongeait et portait les gallons d'essence. Sous cellophane maintenant, ça pourrait très bien marcher, les appareils actuels peuvent aller jusqu'à 3500-4000 mètres.

L'affaire du Bathyscaphe s'est terminée de façon malheureuse et je dois dire que les officiers de marine que commandait Houaut porte la responsabilité de l'échec de cette mission.  Une coopération de la marine était indispensable, car il fallait que ce soit un officier qui commande la plongée. C'était un sous-marin de grande profondeur. La superstructure était pleine d'essence.  Lors d'un typhon, le Bathyscaphe dont Houaut était le conducteur, s'est rabattu sur le 'Marcel Le Bihan', auquel il était rattaché. Toutes ses tôles ont été brisées, il y a eu une perte d'essence très dangereuse, et s'en fût fini. Pourtant, le bateau radôme Japonais nous annonçait des queues de typhon de très loin, mais aucune mesure n'a été prise. Après la campagne du Japon, en 1967, le Batyscaphe n'a plus rien fait. Cela coûtait trop cher, il fallait un bateau pour le remorquer. Maintenant, on s'intéresse aux sources chaudes, c'est beaucoup plus spectaculaire.  Je pense qu'on pourra le ressortir un jour. Il est sous cellophane pour le moment. Il lui faut un bateau d'accompagnement, c'est assez lourd. En tout cas, sans aller très loin, il y a beaucoup de choses à faire en Méditerranée.
Il y a beaucoup de formations que l'on a pu voir en mer profonde, surtout en Grèce. La plongée de Grèce a été très fructueuse. Il y a des mystères zoologiques dans le fond de la Méditerranée et dans le fond de tous les océans. Il faudrait avoir une "suçeuse" extrêmement active pour aspirer assez vite ces régions-là.


L'empereur Hirohito

L'empereur du Japon, nous a convoqué dans son laboratoire Jean Marie Perez et moi, avec un ancien ambassadeur du Japon en France qui nous servait d'interprète. Je pense qu'il a reçu beaucoup de zoologistes. Georges Teissier a été reçu par l'Empereur, bien qu'il fût communiste. L'Empereur lui-même faisait de la recherche systématique comme un chercheur du Museum. Il était très intéressé, il nous a posé beaucoup de questions, notamment sur le canal de Suez. Il avait des collections merveilleuses avec des préparations admirables, sous matière plastique : les animaux marins semblaient comme dans l'eau, à l'état naturel. Par comparaison, le musée d'histoire naturelle de Tokyo à l'époque était lamentable. J'ai un tiré à part de l'empereur du Japon, un ouvrage systématique, les dessins sont de lui. C'est le style qui est repris pour le dessin des hydraires, des êtres vivants ressemblant plus à des plantes qu'à des animaux. C'était un bon spécialiste d'un groupe d'invertébrés marins. C'est également sur son yacht qu'un spécialiste de crustacés a répertorié une faune générale de tous les crabes du Japon, totalement inconnue avant.
Jean Marie Perez qui m'a succédé au Japon n'a malheureusement pas pu faire de plongées. Il a eu le seul avantage, comme plusieurs zoologistes, d'être reçu par l'Empereur du Japon.

J'ai eu une carrière passionnante parce que très diversifiée. Après la guerre, j'ai été entre autres quatre mois au Brésil, où j'ai fondé en 1948 un groupe de recherches sous-marines, dans la baie de Rio, c'était magnifique, les eaux étaient limpides. J'y suis retourné bien après et j'y ai découvert un égout ! J'ai été un peu à cheval sur la biologie des animaux marins et sur l'océanographie. Et c'est un peu gênant pour me situer de façon très précise. Je ne suis pas uniquement océanographe-biologique. Au départ, j'étais, disons, plutôt zoologiste ou zoophysiologiste d'animaux marins, ensuite je suis devenu océanographe-biologiste. Cela s'est décidé lors de mon troisième cycle d'océanographie, quand j'étais professeur à l'Institut d'océanographie, lorsque nous avons fait toutes ces campagnes. A ce moment-là, nous étions peu nombreux. Beaucoup de gens s'intéressaient aux animaux marins, mais très peu à l'océanographie ; aujourd'hui, c'est différent, ça c'est vraiment développé.

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