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Entretien avec Maurice

Mattauer

Gérard Darmon, 27 janvier 1988


Un géologue tourné vers l'avenir

 Je suis géologue, j'allais dire pur, mais j'ai vécu cette période de passage de la géologie traditionnelle en France à une géologie moderne, tournée vers l'avenir. Jusqu’à la fin des années 1960, le monde géologique français était descriptif, et refusait toute notion de modélisation. Jusque-là, la philosophie dominante, à mon avis totalement fausse : il faut aller sur le terrain sans idées préconçues, accumuler des observations, et c'est ainsi que l’on pourra élaborer peu à peu des modèles. A première vue cela paraissait raisonnable, mais en physique, si vous faites une expérience précise et cela marche ou non, mais nous les géologues, nous nous trouvons en face d'un phénomène caractérisé par une multitude d'informations. Le bon géologue était celui qui étudiait une région avec le plus de détails possibles. Moi, j'ai fait ma thèse en Algérie, il y a trente ans, mais j'ai des collègues qui continuent à accumuler des données depuis avec cette idée de se rapprocher de plus en plus de la vérité. C'est une erreur. Si l’on étudie la géologie de l'Afrique du Nord, il y a une chaîne de montagnes d'un type particulier. Or, il faut comparer les chaînes de montagnes du monde. Il faut tenir compte de l'ouverture des océans etc. L'objet que l'on étudie nécessite une mise en place générale à l'échelle globale. Pour simplifier, ce sont les océans qui s'ouvrent qui provoquent le rapprochement des continents. Auparavant, on travaillait en Afrique du Nord, comme dans les Alpes ou les Pyrénées, sans s’occuper de l'ouverture de l'Atlantique.


La tectonique des plaques

Avec la tectonique des plaques on était quelques-uns à dire que ce n'était pas cela qu'il fallait faire. Il faut faire des modèles tenant compte des disciplines en dehors géologie proprement dite, la géophysique, la géochimie, la physique, tenir compte d'un ensemble de perspectives pour élaborer et tester des modèles généraux. Imaginons un continent, il se disloque, il se sépare et fait apparaitre un océan. Puis l'ouverture de cet océan fait que les continents se rentrent dedans. L'Inde a embouti l'Asie. Il y a cent millions d'années, elle était à dix mille kilomètres plus au Sud. C’est un phénomène général. Les chaînes de montagnes, un sujet important en géologie, sont ma spécialité, la tectonique, ces mouvements de rapprochement des continents qui sont une conséquence de l'ouverture des océans. Or initialement, les géologues travaillaient sur les continents, mais pas sur les océans. On ne peut pas comprendre les Alpes ou les Pyrénées sans s'occuper de l'ouverture de l'Océan Atlantique. L'Amérique, l'Europe et l'Afrique se sont séparés, on a des données sur les vitesses de séparation. Les mouvements dans les Alpes sont dépendants de ce grand mouvement. C'était une révolution : je veux comprendre les Alpes, donc il faut que je m'occupe de l'Atlantique sud.


La dérives des continents

L'idée d’Alfred Wegener sur la dérive des continents était juste, mais la démonstration inexistante car on n'avait aucune donnée sur les océans à l'époque. On connaissait cette dérive, mais on ne connaissait pas le mouvement qui avaient précédé la collision. Auparavant, les géologues avaient bien vu que les continents bougeaient les uns par rapport aux autres, qu’avec l'Himalaya, l'Asie passe sur l'Inde, que dans les Alpes on a une partie de l'Europe qui s'enfile sous l'Italie. Mais on n'avait pas de données pour savoir où était le continent avant. La tectonique des plaques est née lorsque les Américains ont fait des explorations systématiques des océans grâce à des forages. Xavier Le Pichon a participé à cette exploration. Des hypothèses ont été faites sur l'ouverture des océans qui reposent sur des enregistrements géophysiques, c'est-à-dire une géologie toute différente qui a obligé les géologues de changer de philosophie. Reste que parmi les géologues il y avait des nuances. A l’époque, les Russes n'admettaient pas les recouvrements d'un continent sur l'autre, I.e. la notion de charriage. Mais tout d'un coup, arrivent ces nouvelles données qui montrent le rôle des océans pour étudier les chaînes de montagnes. Dès lors, si vous étudiez l'Atlantique, il faut étudier l'Océan Indien et si vous étudiez l'Océan Indien, il faut étudier le Pacifique. Au début c'était le ricanement général. Plus tard, même s'ils n'étaient pas d'accord, les gens n'osaient plus ricaner, pour ne pas avoir l'air idiots. Il y a donc eu une réaction systématique dans le monde aux idées simplificatrices des gens qui s’intéressaient aux océans. L'océan, c'est très simple, c’est un milieu qui n'est jamais comprimé, alors que les Alpes, l'Himalaya, on rapproche, on comprime. Dans les océans, on sépare, donc c'est beaucoup plus simple. Il y a toujours actuellement une réticence vis-à-vis de ce modèle simplificateur, par exemple en Chine où j'ai travaillé et où 90% des gens sont contre par manque d’information.  Donc, panique générale, changement total, il fallait s'occuper de tout, c'est-à-dire de la terre entière. Ceci a mis longtemps à s'installer en France. En simplifiant, je dirais que Le Pichon n'avait aucune possibilité d'en tirer les conséquences pour les continents puisqu'il n'était pas géologue. Chacun restait dans son domaine, géophysique et géologie. Disons donc qu’il y avait que Claude Allègre et moi pour rapprocher les deux.


Géologues et géophysiciens

Allègre était jeune à cette époque et moi j'étais un jeune homme traditionnel, mais ouvert. Allègre est un gars pétillant d’intelligence et on a commencé à faire un petit groupe avec les gens de Montpellier comme François Proust et ceux de l’Institut du physique du globe que l’on n’appelait pas encore l’IPG de Paris. A Montpellier, j'ai fait beaucoup de choses avec François Proust, un géophysicien qui vient de prendre sa retraite, un normalien très futé, mais qui ne recherchait pas le boulot, très intelligent, mais écrivant très peu. Proust avait vu arriver Allègre qui avait de la famille dans l'Hérault et il est venu faire de la géologie avec nous, c'est comme cela que l’affaire a démarré.
On s’est arrangé pour organiser des réunions annuelles des Sciences de la Terre et cela a commencé à remuer peu à peu avec Allègre, soucieux de l'ensemble de ces disciplines, et intéressée à tout. Des contacts se sont noués rapidement avec les géophysiciens marins, et à partir de là tout a bougé... Mais il y avait un risque, s’il y avait beaucoup d’enthousiasme, en contrepartie il y avait aussi celui d’une spécialisation excessive. Par exemple, des géophysiciens comme Le Pichon ont cru qu'ils allaient tout expliquer. Mais aujourd’hui encore, bien des gens considèrent qu'il faut être collé aux faits pour avoir un résultat scientifique valable. Nous, on abordait les problèmes autrement. L'Océan Atlantique s'est ouvert à telle époque, donc on doit voir les conséquences à tel endroit et on va dans les Pyrénées pour voir si ça marche.
Je parlais des travaux des géologues en Afrique du Nord.  Ils étudiaient les déformations géologiques anciennes, de plusieurs dizaines ou centaines de millions d'années. Mais on ne s'occupait pas des déformations plus récentes dues aux tremblements de terre. Quand il y a un gros tremblement de terre, il se produit des failles. Quand j'ai fait ma thèse, en 1954 il y a eu un gros tremblement de terre à Orléansville. Or les tremblements de terre étaient l’affaire des géophysiciens, pas les géologues. On s'est rendu compte qu'il fallait qu'ils travaillent ensemble. C'est ainsi qu'on a fait un appel au peuple pour créer de la sismo-tectonique, ou néotectonique, et il s'est formé un groupe français compétitif sur le plan mondial. En 1981, on est retourné étudier le séisme d'Orléansville qui avait provoqué de grandes failles et cela s’est révélé productif. Mais au bout d'un certain temps, il s'est formé des spécialistes en géochimie et en géophysique et ces jeunes qui s’occupaient de leur discipline de pointe n'avaient plus les mêmes réactions qu'un Allègre. En fait, on a formé des jeunes spécialistes qui ne connaissent plus la géologie.


La Réunion annuelle des sciences de la terre

Allègre, moi et d'autres, on a fait un premier colloque au Muséum d’histoire naturelle en novembre 1970 pour réunir tous les spécialistes des sciences de la terre. Les gens ne se connaissaient pas, chacun était dans son coin et il n'y avait pas de contacts internationaux. On s'est dit il faut en finir avec ces chapelles. Il y a donc eu ce colloque qui a donné lieu à la publication d’un bouquin... Dans ce groupe, il y avait Le Pichon, Proust, Allègre,  Louis LIiboutry, un mécanicien de Grenoble un peu théoricien, Jean Francheteau un océanographe qui travaillait avec Le Pichon, les géophysiciens Georges Jobert et Jean Coulomb, Michel Fontaine un volcanologue-pétrologue. C'était la première fois que l'on traitait ensemble des sciences de la terre sous tous ces aspects. Il y a eu des tas de péripéties, des discussions parfois musclées. On s'est fait agresser, moi en particulier. Je disais que pour avancer, il faut simplifier, mais des gens n’étaient pas d’accord. Voilà le paysage en 1970. A partir de l'année suivante, des réunions annuelles des sciences de la terre, les ‘RAST’ se sont tenues. Il s'agissait de réunir tous les ans tous les spécialistes des sciences de la terre. Chacun peut dire ce qu'il veut, il n'y a aucune sélection. Simplement chaque participant envoyait son résumé qui était publié par la ‘Société de géophysique de France’. Cela permettait aux jeunes de s'informer et à n'importe qui de parler. Dans les années 1980, ces réunions n’ont plus été annuelles, mais biannuelles. Sur une idée d’Allègre, il y a eu une première réunion européenne à Strasbourg pour organiser l’European Geophysical Union, puis les Anglais s'en sont occupés, ensuite les Allemands et les Suisses. Le but étant d'avoir l'équivalent des réunions annuelles de l’American Geophysical Union. C'était la foire aux idées, désormais, chacun savait ce que faisait l'autre.

 
Actions thématiques programmées

Claude Allègre commençait à avoir de l'influence. Jean Aubouin, Xavier Le Pichon et moi, on s’est dit: « il faut qu'on se remue, qu'on fasse des choses en semble, que pourrait-on faire ensemble, faire travailler des gens de disciplines différentes ensemble». En 1969, le CNRS a lancé une ATP géodynamique de la Méditerranée occidentale et de ses abords. Avant l’indépendance, les géologues français avaient beaucoup travaillé en Afrique du Nord. Une quinzaine de thèses en géologie avaient été soutenues sur l'Algérie, mais sans se situer dans un cadre plus général. Cette ATP pourrait nous permettre de faire de la géodynamique. Il s’agissait d’aller à Gibraltar, à Tanger dans le Rif, I. e. d’aller voir ailleurs. Il s'agissait de sortir de l'Hexagone. Beaucoup de géologues restaient collés à leur région, certains ont passé toute leur vie dans les Pyrénées et plus ils étaient compétents sur les Pyrénées, plus ils se déconnectaient de la réalité générale. C’était donc la première opération dans le but de raccorder la géologie et la géophysique qui venait de naître dans l'Océan Atlantique et en Méditerranée. On disposait de cartes magnétiques faites en Méditerranée à cette époque, mais les géologues ne savaient exploiter ces données. Donc je pense que cela a été un premier essai de faire travailler des gens ensemble, pas trop loin sur des sujets compliqués. Cela n'a pas été un succès total. Lors d’une ballade à Tanger, Le Pichon n’a pas pu venir parce qu'il avait oublié son passeport.

 
L’Institut national d’astrophysique et de géophysique

  En 1966, le premier patron de l’INAG, le géophysicien Georges Jobert qui venait de l'Institut de physique du globe de Paris était un très bon scientifique, mais il se fichait complètement de ce qui se passait en dehors de sa discipline. A l'INAG il y avait de l’astronomie et de la géophysique, mais pas de géologie... A l’époque,  les géophysiciens considéraient les géologues comme des naturalistes dépassés et les géologues trouvaient que les géophysiciens étaient des théoriciens déconnectés de la réalité. Claude Allègre disait «les astronomes ont vingt fois plus de crédits que nous, il faudrait quand même qu'ils nous en laissent», et je me suis associé avec lui, ce qui m’a d’ailleurs valu de me retrouver rejeté par la communauté géologique qui s’estimait trahie. Comme Allègre a toujours été un peu excessif, cela n'a pas toujours facilité les choses. On a eu des histoires terribles, par exemple lorsqu’il s’est fait attaquer par Haroun Tazieff dans l’affaire de la Soufrière. Mais nous sommes restés solidaires. Reste que sans l’INAG, la géologie serait restée au point lambda. Auparavant, aucun organisme ne regroupait les différentes disciplines des sciences de la terre. Avec l'INAG, les géologues ont appris à dépenser de l'argent... grâce à lui, je suis allé dans bien des coins du monde et faire quelques expériences qui auraient été impossibles autrement.

 
L’Institut national des sciences de l’univers

L'INAG a été transformé en INSU pour intégrer l’ensemble des géologues, mais on a rencontré quelques petits problèmes. Les méthodes de raisonnement et de travail du géologue de terrain sont très différentes du théoricien géophysicien ou biochimiste et malgré le lancement de nouveaux programmes, des gens continuent à faire des projets descriptifs. Certains disaient : «moi il me faut deux ou trois ans pour récolter des données, je pourrai dire quelque chose après ». Mais cette manière de faire a été balayée. Il y a eu toute une période d'adaptation. Actuellement tout le monde est acquis aux techniques nouvelles. A Montpellier, dans notre labo de tectonique, nous avons des géo-chronologistes, des géophysiciens qui utilisent des spectromètres de masse, auxquels je ne comprends d’ailleurs rien, qui permettent de dater les roches.  Des spécialistes se sont créées en géologie, comme en géophysique et un nouveau problème a surgi. On se fait mettre dehors par de jeunes spécialistes pointus qui ne connaissent plus rien dans les sciences de la terre en général. Dans notre labo de Montpellier, on s’est bagarré avec l'Université et dans les Commissions de l'Enseignement supérieur pour obtenir des postes de géophysicien et de géochimiste. Le recrutement d’un géochimiste, élève d'Allègre, d'abord détaché a provoqué une levée de boucliers de la part des traditionnalistes. Mais ce jeune homme sympathique et très pointu a fini par s’imaginer qu'il dirigeait les sciences de la terre à Montpellier. A la Commission du CNRS, on a ricané. Depuis qu'on a introduit la géophysique et la géochimie au labo, ces types nous ont mis sur la touche.

 
La question des publications

A Montpellier il fait beau et on allait sur le terrain, c'est agréable. Mais nous les géologues, on a eu quelques problèmes avec Allègre à qui il arrivait de nous traiter de coureurs de garennes. L'observation sur le terrain n'était pas considérée sérieusement et l’on nous reprochait de ne pas publier. En revanche, nous les géologues, nous accusions les géophysiciens d'être des presse-boutons, des techniciens. Beaucoup d’élèves d’Allègre sont devenus des presse-boutons, ou des lave-vaisselle quand ils font de la géochimie. Ils se disaient quantitatifs, ils faisaient des mesures et nous, nous étions des naturalistes, nous répondions que nous préférions la qualité à la quantité ! Cela pour dire qu’au début nous avions une pratique de publications ridicule disaient les Anglo-Saxons. On ne savait pas se vendre, on ne savait pas mettre en valeurs nos résultats comme eux savent le faire. Peu à peu, les choses ont évolué dans les sciences de la terre. On a eu la grande période de la tectonique des plaques puis cela a évolué. Il y avait débat entre la collecte de données de type naturaliste et la mesure précise, ponctuelle, d’un phénomène. Mais le spécialiste prennaient le dessus parce que c'est cela qui se vend dans les revues internationales. On commence juste à assister à une évolution inverse dans le monde anglo-saxon. On revient à l'observation. On s’est rendu compte que lorsque le spécialistes pointus se retrouvent sur le terrain, ils ne savent pas trouver les éléments dont ils ont besoin pour faire leurs calculs.

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