Entretien avec Gabriel Richet
S. Mouchet et J-F Picard, le 27 avril 2001


En France, jusqu'au milieu du vingtième siècle, la recherche médicale semble assez mal lotie

Il y a des raisons historiques à cela. En 1810, Georges Cuvier a fait paraître un rapport sur les progrès dans les sciences naturelles. Professeur au Muséum, vous savez que Cuvier a régné en maître sur l'Enseignement supérieur jusqu’à sa mort due à l’épidémie de choléra en 1832. Or, cet homme n'a pas créé un seul laboratoire de médecine. Pourtant, protestant, né à Montbéliard, il avait fait toutes ses études secondaires en Allemagne où Wilhelm v. Humbolt créait l'Université moderne. Certes, en France nous avons eu de très grands médecins expérimentateurs, Pierre Rayer, Casimir Davaine, Jules Marey, Paul Bert, Claude Bernard et quelques autres, mais ils n’ont jamais été vraiment considérés dans le milieu médical.Aujourd'hui on parle beaucoup de l’E.P.O. dans les milieux sportifs. Sait-on que dès les premières années du vingtième siècle Paul Carnot avait étudié les hypertrophies compensatrices de la cicatrisation? Il avait montré que, dans le sang des animaux saignés, existait un facteur stimulant, l’érythropoïétine dont il a fait un médicament. De là vient la première démonstration d’une hormone stimulatrice l’érythropoïèse, même si on ignorait alors qu’elle était d'origine rénale. De même Antonin Marfan avait imaginé une méthode pour étudier la déshydratation des enfants par la sueur et la respiration.. Edmond Lainé le pédiatre de Trousseau avait demandé à Raymond Turpin de faire sa thèse sur les hypocalcémies, les hyperparathyroïdies et les hyperparathyroïdies... Donc tout n'était pas nul! Nous étions dans l'entre-deux-guerres avec une vie intellectuelle intense, mais avec la crise de 1929 il a fallu en rabattre. Nonobstant, il n'existait pratiquement pas de laboratoires à l'hôpital. Il y avait bien un laboratoire central dans le plus moderne des hôpitaux parisiens, Beaujon, mais il n'a connu de véritable essor qu'après la Seconde Guerre mondiale avec René Fauvert.

Il y avait aussi quelques exceptions notables du coté de vos ascendants familiaux....

Mon grand-père, Charles Richet, expliquait que le laboratoire et la médecine sont indissociables et il est vrai qu’on ne peut pas faire un progrès quelconque en médecine et en physiologie s’il n’y a pas de lien entre les deux.

Charles Richet (1850-1935) était le fils d'un professeur de chirurgie de la faculté de médecine de Paris. Titulaire de la chaire de physiologie à la même faculté, C. Richet reçoit le prix Nobel de 1913 pour ses travaux sur l'anaphylaxie. En injectant le sérum d'un chien inoculé avec des staphylocoques, il réussit à immuniser des lapins conte la staphylococcie, signant ainsi l'invention de la sérothérapie. En 1918, à la fin de la guerre, alors que la Faculté de Médecine de Paris étudie le moyen de s'ouvrir aux étudiants étrangers, C. Richet rédige un rapport où il prône la création d'un institut de biologie médicale (AN F16

"C'est uniquement grâce à cette organisation habile que certains professeurs allemands ont pu attirer dans leurs laboratoires des groupes de jeunes savants de tout pays qui se sont ensuite disséminés par le monde, propageant, par leur exemple comme par leur enseignement, l'influence allemande et contribuant ainsi involontairement à répandre cette illusion que la science allemande est tout. Le laboratoire de Charles Ludwig a été de 1866 à 1884 un modèle à ce point de vue. Mosso, Fano et Luciani en Italie, Earsley, Schaffer, Stirling en Angleterre, Raphaël Lépine en France, Léger en Belgique, Bowditci aux Etats-Unis, tous éminents physiologistes, devenus professeurs et maîtres à leur tour, ont, en leur jeunesse, travaillé dans le laboratoire de Ludwig.../
Mais pour attirer à nous les étudiants et les travailleurs des pays voisins, au moins faut-il leur présenter une organisation matérielle décente. Or, actuellement, nos laboratoires malgré tout ce que l'Etat a fait pour nous, ne sont plus au niveau des exigences de la science moderne. Assurément, jamais nous ne serons assez riches pour rivaliser avec les Instituts Rockefeller et Cernegie par exemple, car nos ressources seront toujours inférieures, pourtant il ne faut pas que l'infériorité soit manifeste. Le talent de nos professeurs devra le plus souvent compenser la très réelle infériorité (fatale) de l'agencement matériel.../
Alors deux voies d'action sont ouvertes : ou reconstituer restaurer les laboratoires actuels, ou faire quelque chose de tout à fait nouveau. Je ne crois pas pour ma part que la réfection de nos vieux laboratoires puisse jamais aboutir à un résultat satisfaisant..../
Pour faire oeuvre utile, il me paraît qu'il faudrait résolument créer comme annexe à notre Faculté de médecine, un Institut biologique ou mieux un Institut de biologie médicale qui serait le palais central de tous les laboratoires de la Faculté. Dans cet Institut biologique, les laboratoires différents pourraient avoir des salles (ou services!) communes (autopsie, opérations, balances, galvanomètres, analyses organiques et surtout bibliothèque (physiologie pathologie expérimentale pharmacologie, hygiène pathologie générale, chimie médicale, physique médicale...). La fréquentation des mêmes locaux par les divers chercheurs appartenant à divers laboratoires entretiendrait un échange d'idées très fructueux.../
Parmi les exigences qui paraissent essentielles, celle d'un personnel de garçons de laboratoire zélé, davantage (en tout cas) et moins alcooliques que les garçons d'avant la guerre. Des animaleries où l'on pourrait garder les animaux dans des conditions moins exécrables qu'actuellement. Ne pourrait on envisager d'installer ces laboratoires sur les terrains prévus à la Halle aux Vins?"


  Moi-même, je suis né en 1916. En 1934, je passais le baccalauréat de math'élem et j’ai été reçu à l’internat au premier concours en 1938-1939. Après la guerre, j’ai passé le concours de médecin des hôpitaux (1954), puis l’agrégation (1958). En réalité, au cours de mes études, j'avais failli prendre la médecine en horreur tellement celle-ci nous était enseignée de manière stupide. J’ai pensé abandonner, jusqu'au jour où j'ai décidé de m'orienter vers la physiopathologie du diabète. C'est une question à laquelle j'avais réfléchi personnellement mais dont j'avais aussi discuté avec mon père (Charles Richet (fils), 1886-1966, professeur de physiologie à la Faculté de Paris) qui me disait qu’il se passait des choses nouvelles aux Etats-Unis. En attendant, une fois reçu à l’internat, j’ai fait de la chirurgie pendant plus de quatre mois. A l'époque personne ne voulait devenir chirurgien! Cela pour dire l’état d’esprit d’un garçon de vingt deux ans qui voulait faire une médecine intelligente et qui se retrouvait en face du néant.

Quand avez vous commencé à faire de la recherche?

Je suis mobilisé en 1939. Avant de devenir médecin auxiliaire dans un bataillon, j’ai essayé de meubler mon temps d’inaction. Je me souviens que la nuit du 9 au 10 mai 1940, je lisais un livre intitulé Les hormones dont l'auteur, Rémi Collin, appartenait à l’école de Nancy. Toute l’endocrinologie française sortait de l’école de Nancy. Il y expliquait que pour qu’une hormone circulante ne fasse d’effet que sur un organe ou sur un autre, il fallait un système de réception de l’hormone. Lorsque je suis revenu de captivité en novembre 1940, j’ai lu dans Paris Médical un article sur la coagulation sanguine de René Cachera qui m’a beaucoup marqué. J'en ai conçu une admiration sans borne pour Cachera auprès duquel j'ai appris beaucoup de choses. Quelques mois plus tard, ma première communication à la 'Société Médicale des Hôpitaux' portait sur un cas de spirochétose hystéro hémorragique avec hémorragie digestive et hypovitaminose. C'est ainsi qu'à la fin de 1941, alors que nous étions en deuxième année d’Internat, j’ai préparé le Bureau central avec Alexandre Minkowski et Paul Castaigne. Après mon internat, j’ai passé un an chez Alajouanine, une merveille clinique. Puis je suis allé chez Cathala...

Vous vouliez faire de la physiopathologie

Je voulais faire de la pédiatrie, mais j’ai dû abandonner cette idée car je ne m’entendais pas avec Cathala qui ne voulait pas entendre parler de physiopathologie. Il était très cultivé, mais il estimait impossible de faire une exploration fonctionnelle sur un malade. Le jour où j’avais cherché une anachlorydrie chez un enfant présentant un rachitisme tardif, il m'avait fait une véritable scène, il était furieux. Il faut se souvenir qu'en 1939, la bonne médecine se faisait à 80% avec les données acquises à la fin de l’internat et le reste grâce aux 20% de la médecine théorique apprise. Vingt ans plus tard les proportions sont inverses. Aujourd'hui, l’expérience n’a plus de place, le quantitatif est entré en médecine. À l'époque nous commencions juste à connaître quelques données physiopathologiques : la cyanose qui avait été étudiée par Steiner. En lisant un livre de Rist sur la physiopathologie des syndromes pulmonaires, j'ai imaginé comment le pneumothorax pouvait diminuer la cyanose en éliminant l’air résiduel. Mon ambition était de penser physiologiquement la médecine. Mais nous avions très peu de données de référence. Seuls quelques très bons médecins savaient interpréter une dilatation veineuse. Personne n'avait fait la synthèse du choc hémolytique. Il y avait des petits ensembles de connaissance, mais ils n'étaient pas rattachés à la physiopathologie. Bref, il manquait une analyse synthétique. Alors, de temps en temps, nous glanions quelque chose à la clinique. En fait, il y avait un certain vagabondage des idées qui nous permettaient de nous tirer d’affaire en face de certains cas pathologiques. D'où l'intérêt de faire de la biologie dans les hôpitaux.

Vous voulez dire que cela nécessite la mise en oeuvre de plusieurs approches scientifiques à la clinique?

Je vais prendre un exemple. Henry Dutrocher, interne des hôpitaux découvre l’osmose. Brown, un Anglais qui étudiait les membranes, crée le mot dialyse. De Vries, le botaniste biologiste étudie la contraction et la dilatation des cellules suivant la concentration du milieu extérieur. Peu de temps, après Van T’Hoff, puis Le Chatelier disent que l’osmose relève des lois de Mariotte. Ensuite on présente à un jeune étudiant en médecine hongrois, Koranyi, une malade qui avait subi une intervention gynécologique trop étendue, suivie d’une plaie et d’un bouchement de l’uretère. Koranyi connaissait les travaux sur la cryoscopie parce qu'il venait de passer deux ans dans des laboratoires de biophysique en Allemagne. Il a recueilli l’urine de la patiente qui voulait se faire enlever le rein. Quelques mois plus tard il lit un article de Dreyser, un Allemand (que plus personne ne connaît) avait eu l’astuce de regarder l’osmalarité des urines sous régime sec. Koranyi a alors vu chez différents animaux que l’osmolarité du sang restait la même et que celle des urines s’abaissait ou s’élevait ce dont il avait conclu que le rein était l’organe assurant la conservation du milieu intérieur. Il a fait la même expérience chez les personnes souffrant d’insuffisance rénale (terme qu’il a créé en janvier 1898), montrant qu'il était facile de mesurer par une épreuve de restriction ou de surcharge hydrique l’osmolarité des urines. C’était génial et pourtant il a été complètement oublié pendant 40 ans; en partie à cause d’un autre Allemand qui a remplacé l’osmolarité par la densité urinaire. Cela marchait, certes, mais on ne peut pas comparer la densité urinaire avec la densité du sang. Quand il y a une albuminurie, la densité augmente considérablement alors qu'elle ne change pas le plan cryoscopique, ce qui a été démontré par l'équipe de Smith en 1937.

Puis vous repartez en guerre. Par certains cotés, celle-ci n'a t-elle pas hâté le progrès médical?

Quand on s’appelle Richet, on se doit d'être en première ligne. N’oubliez pas que mon père a été arrêté le 2 juin 1943 pour faits de résistance, déporté à Buchenwald, tandis que ma mère passait quatre mois à Fresne. Mon père était entré dans la Résistance en 1940. Moi-même, bien que jeune père de famille, je m'y suis engagé à partir de 1943. Puis j'ai fait la campagne d'Alsace dans l’armée De Lattre. J'étais dans les commandos avec un certain Alphonse Boudard. Ça a été très dur, il y a eu pas mal de casse. J'ai été blessé le même jour que Boudard, mais cela m'a effectivement permis de découvrir les progrès réalisés par la médecine américaine. Pour m’extraire une balle, on m’a endormi au penthotal vers deux heures du matin et je me suis réveillé vers trois heures de l’après-midi pour manger un ragoût et fumer une cigarette (mais aussi 40cm de couture, 45 jours de lit et 11 jours de convalescence). Reste que c'était magnifique en comparaison de ce que j’avais connu lors d’opérations précédentes. Puis ça a été la traversée du Rhin et j'ai continué à tirer au canon jusqu'au mois de mai 1945.

Vous entrez alors chez Louis Pasteur Valléry Radot (PVR)

En revenant de la guerre, j’ai voulu préparer le concours d'agrégation, mais je m'y suis mal pris et j’ai perdu quatre ans. J'étais chez PVR, mais je ne bénéficiais d'aucun régime de faveur. L’atmosphère qu'il faisait régner autour de lui était tout simplement épouvantable et j’étais fort malheureux. Je ne pense pas qu’il m’en voulait personnellement, mais je n’ai pas eu le droit de soigner un malade pendant quatre ans! Mon seul job consistait à enseigner des stagiaires. À Bichat, j'avais une toute petite activité de laboratoire, je travaillais sur les antihistaminiques, il s’agissait de refaire l'étude du choc anaphylactique étudié par mon grand père. C'est l'époque où Bernard Halpern menait ses travaux sur le même sujet, mais nous n'avions pas de contact. Halpern ne quittait guère son labo de l'EPHE ou celui de Rhône-Poulenc. Il n’est entré chez PVR qu'après la guerre. Il avait publié son premier article sur les antihistaminiques dans le Journal de Médecine de Lyon en 1941 ou 1942. C’était un homme de laboratoire. Après la guerre, il a un peu gagné sa vie avec les aérosols, le genre de chose que tout le monde était obligé de faire pour s'assurer un minimum de revenus.

Dans quelles circonstances avez-vous commencé à travailler avec Jean Hamburger?

En janvier 1951 je suis allé voir Jean Hamburger à Necker et j'y suis resté pendant dix ans. Nous nous connaissions auparavant, je l'avais déjà rencontré pendant mon internat. À l'époque, nous étions d'accord pour penser qu'il fallait orienter la médecine vers la recherche. Puis, il y a eu la guerre et pour les raisons que l'on sait, il est resté discret. Jean Hamburger était un homme d'un grand courage physique, mais pas civique, c’était sa faiblesse. En réalité, il était trop intelligent pour ne pas se rendre compte de l’inutilité d'un engagement. Par contre, lorsqu'en 1953, il a attrapé une tuberculose pulmonaire et qu'il a dû subir une segmentectomie suivie d’une hémorragie pleurale et que j’ai dû lui ouvrir le bras sans anesthésie pour dénuder une veine, il n’a absolument pas bougé. De 1946 à 1950 alors qu’il avait théoriquement le service des tuberculeux à Broussais, Hamburger passait l'essentiel de son temps dans le service de PVR. En fait, à Broussais on l'empêchait de travailler et c'est la raison pour laquelle il a fini par prendre ce service de néphrologie à Necker qui était, alors, l’un des plus mauvais de l'AP-HP.

Le service de néphrologie de l'hôpital Necker

À Necker, Jean Hamburger a eu l'excellente idée de choisir des voies d'investigation thérapeutique inédites et c'est ainsi qu'il a commencé à faire de la dialyse intestinale. Puis, son souci de rester à la pointe de l'innovation l’a poussé à faire des greffes. Dans un service clinique, pour former les hommes, il faut trouver l'équilibre entre l’initiative, par essence hasardeuse, et le perfectionnement au quotidien. Les grands médecins aventureux qui ont fait avancer la médecine ont été formés par cette méthode. Il ne faut pas chercher à aller tout de suite sur la lune, mais en même temps il ne faut pas se contenter d’exécuter de manière routinière. En matière de rein, Hamburger ne faisait que de l'investigation clinique, en fait il adorait la clinique, mais il ne pouvait pas supporter de voir mourir l'un de ses patients. Nous n'étions pas nombreux dans le service. Il y avait Georges Mathé dont envisageait de faire son second, mais qui voulait faire de l’hématologie. Dans la pièce qui servait de laboratoire, il y avait une personne payée par l'INH qui faisait un peu d'investigation, mais faire du dosage de sodium et de potassium était très laborieux. Nous avons voulu faire fabriquer un modèle de photomètre à l’Institut d’optique près de Necker, mais cela n’a jamais bien marché. Nous avions "ressuscité" les lois de Raoult. Le delta cryoscopique permettait d’avoir le dosage indirect du sodium une fois qu’on avait supprimé la part de l’urée. Nous appelions ça le 'delta corrigé'. À l'époque est arrivé l’électrocardiogramme dont le tracé permettait de déceler l’hypo ou l’hyper-caliémie (?). Désormais, nous avions quelques éléments quantitatifs à portée de main qui nous permettaient d'envisager une symbiose bio clinique...

De la dialyse à la réanimation

Nous avons commencé les thérapies à base de dialyses très tôt, au début de 1951. La méthode de dialyse intestinale était extrêmement difficile, elle nous a donné quelques succès, mais je pense qu'il aurait été plus intéressant de faire de la dialyse péritonéale, ce que Hamburger refusait pour ne pas suivre la voie la plus utilisée. La dialyse intestinale parce qu’elle comporte des transports actifs est beaucoup plus difficile à contrôler que la dialyse péritonéale dans laquelle on n'a que des échanges passifs. Quoi qu'il en soit, nous avons pu tirer d’affaire quelques malades victimes d'anuries. En 1952, je suis parti à Londres chez Alwall (?) pour me former à l'utilisation du rein artificiel. En fait, l’appareil d’Alwall qui avait été payé par l'INH était tellement compliqué que nous ne l’avons jamais utilisé chez l’homme. Il nous apparaissait que la pathologie rénale était infiniment plus complexe que nous ne le pensions au départ. En fait, nous étions confrontés à des quantités de maladies différentes. Par ailleurs, nous perdions des malades par syndromes hémorragiques, par insuffisances respiratoires ou complications infectieuses alors que nous avions corrigé les troubles métaboliques grâce à la dialyse. Cela nous a donné à réfléchir. Nous en avons déduit que l’insuffisance rénale aiguë réversible du rein était peut-être liée à l’insuffisance d’un appareil ou d’un autre et c'est ainsi que nous avons créé la réanimation. De ces réflexions est sorti un livre dans lequel nous étendions la suppression d’un désordre humoral létal pour introduire le concept de réanimation et que nous avons publié chez Flammarion en 1954. C'est peu dire que l'idée de réanimation a déclenché l’enthousiasme des internes qui, en l'espace de deux ou trois ans, ont répandu la réanimation hématologique et respiratoire. La seconde à Claude Bernard avec le poumon d’acier a été jumelée à la réanimation métabolique que nous pratiquions à Necker.

Les greffes de rein

À la fin du mois de décembre 1952, le jeune Marius Renard a bénéficié de la première transplantation rénale. Elle a failli réussir. Mais il a fait un rejet de la greffe, le petit a cessé d’uriner au quatorzième jour et il est mort. Rétrospectivement, nous avons compris qu’il avait fait ce rejet dès le départ, mais à l'époque nous n’avons rien pu faire car nous n’avions pas encore de rein artificiel. Nous avions bien essayé de gagner du temps en vérifiant par intervention chirurgicale qu’il n’y avait pas de caillot dans l’artère rénale, en vain. Hamburger avait-il été trop aventureux? C'est tout le problème de l'expérimentation humaine dont Jean Bernard dit - à juste titre - qu'elle est amorale, mais que ne pas en faire l’est encore plus. Reste qu'à dater de cet événement, Jean Hamburger n’a plus eu qu’une idée en tête, se lancer dans l’aventure de la greffe. Pour cela il fallait avoir des éléments intermédiaires que nous ne possédions pas. Un rein artificiel existait en Amérique où je me suis rendu en février 1954. L'appareil a fonctionné à Necker le 10 novembre 1954 pour la première fois.En Amérique, j'ai rencontré John Merill ainsi que tous les grands néphrologues de la place. J'en ai rapporté la technique des biopsies rénales. C'est ainsi qu'avec Hamburger, René Habib, Yacinthe de Monterat, Berger et Michelsen qui faisait de la microscopie électronique (avec un appareil fourni par le CNRS), ce qui nous a permis de bien avancer. Au lieu de faire des biopsies rénales chez des malades en bout de course, nous les faisions désormais alors que leur santé n'avait pas décliné. C’est ainsi que nous avons réuni une documentation très riche. Elle nous a permis d'envisager une nouvelle nosologie des maladies rénales, bref, de ne plus parler de la néphrite, au singulier, mais de néphrites au pluriel. Désormais, par-delà la simple description anatomopathologique, on connaissait le mécanisme des lésions rénales et aujourd'hui, on continue de pratiquer la biopsie alors que le dosage de créatinine reste le même qu’il y a soixante-dix ans.

Le modèle américain?

Notre pensée biologique évoluait, désormais, nous avions des contacts internationaux. Pendant l’affaire Marius Renard, John Merill était venu à Paris pour voir l’enfant. Pour les médecins français, c’était la fin de l’isolement intellectuel. Certes, si ce qui se faisait en Amérique était très au-dessus de ce que nous faisions nous-mêmes, en revanche notre exploitation clinique était très supérieure à la leur. Nous avions donc des atouts.

L'organisation de la recherche médicale, l'Association Claude Bernard (ACB)

L'Association Claude Bernard a été créée parce parce que, dans les années 1920, Xavier Leclainche avait eu une tuberculose pulmonaire que Raoul Kourilsky, l'un de ses camarades de Faculté, avait soignée. Ils étaient restés liés. Quand Leclainche est devenu directeur général de l’Assistance publique de Paris (A.P.). en 1948, Kourilsky l’a convaincu de faire un gros effort pour la recherche hospitalière. Je n'emploie pas le terme de recherche clinique car je pense que celui de recherche hospitalière est plus adéquat, l'important étant l'état d'esprit. Le Conseil Municipal et le Conseil Général de la Seine ont donc créé l'ACB dont le président est celui du Conseil Municipal en même temps que celui du Conseil d’administration de l’A.P. En fait, l ’Assistance Publique ne fait que prêter ses locaux, tandis que le Conseil Municipal donne des crédits de paiement (chercheurs et (techniciens et fonctionnement). C’était la première fois qu'apparaissaient des laboratoires de recherche dans des locaux de l'A.P., des 'centres de recherche' indépendants de la vie hospitalière. Je crains malheureusement qu'aujourd'hui, les gouvernements qu'ils soient de droite ou de gauche n'aient la mauvaise intention de faire disparaîtront l'Association, il est vrai qu'au fur et à mesure que l'INH devenu INSERM prenait de l'importance, elle voyait ses crédits diminuer...

Pour quelles raisons?

L’Assistance publique est une vieille dame très puissante et très riche que l’on plume depuis cinquante ans. Dès lors que les Assurances sociales remboursaient les soins médicaux, i.e. depuis le début des années 1930, l’A.P. avait pris la (mauvaise) habitude de conserver pour elle ces versements et de ne pas payer les médecins des hôpitaux. Cette situation a prévalu jusqu'à ce que, dans les années 1950, elle se retrouve en face de Mollaret, un chef de service à Claude Bernard et président du Syndicat des médecins des hôpitaux, un homme passionné de droit public qui lui a fait rendre gorge. Aujourd'hui, l'A.P. est dominée par une administration sanitaire qui n’est pas celle du ministère de la Santé et on lui a retiré les concours médicaux comme une grande partie de ses ressources privées. On est prêt à s’entretuer pour savoir qui, de la DGS, des ministères ou de la Direction générale de l’A.P., déterminera le nombre d’assistants nommés aux concours et leur répartition dans les hôpitaux. En France, l'administration hospitalière est municipale, sauf à Paris, à Strasbourg et à Marseille où le directeur général de l'A.P. est nommé en conseil des ministres.

La réforme Debré n'avait elle pas pour but de développer la recherche à la clinique?

Elle a détruit la clinique! Certes la réforme Debré avait prévu la création de laboratoires centraux pour rééquilibrer la clinique, mais le malheur a voulu que les décrets d'application ne passent pas. Les doyens des Facultés de médecine ne se sont plus préoccupés de l'enseignement clinique puisque la tradition voulait qu'ils ne se mêlent pas de la vie des services hospitaliers. Moyennant quoi, l'hôpital d'aujourd'hui est devenu une mosaïque de petites tribus, un ensemble dénué de cohérence. Vous savez que c'est le conventionnel médecin, Antoine François de Fourcroy, qui avait renouvelé l'enseignement médical en 1794 en obligeant les étudiants des écoles de santé (Paris, Montpellier et Strasbourg) à passer au moins trois années à l'hopital afin d'apprendre la clinique (la nuit du 4 aout 1789 ayant aboli la 'corporation' médicale!). En fait, c'est Fourcroy qui a inventé l'enseignement en alternance et c'est lui qui a imposé la soutenance de la thèse afin d'obtenir l'autorisation d'exercer (1803), tout en précisant qu'il s'agirait d'un travail personnel sur lequel le jury n'aurait pas de jugement à porter.

La néphrologie à l'hôpital Tenon

Si en janvier 1961 j'ai quitté Necker pour aller à l'hôpital Tenon, c’est que je voulais être mon propre maître. Au vrai, à Necker, Hamburger avait construit un ensemble trop vaste pour qu’il puisse en garder le contrôle et animer l'ensemble, il venait d'installer deux étages pour la recherche dans son 'néphro-palace'. C'est alors qu'il a été saisi par le goût des honneurs et qu'il a commencé à préparer son entrée à l’Académie Française. Quant à son successeur, J.-F. Bach, il n'a pas poursuivi en néphrologie et il s'est orienté vers la virologie. Si j'ai pu m'installer à Tenon, je le dois en grande partie au directeur de l'A.P., Xavier Leclainche, dont j'avais eu le fils, comme infirmier, quand j'étais dans les commandos de l'Armée De Lattre. Lorsque le moment est venu pour moi de chercher un service, j’ai eu le choix entre Lariboisière ou Tenon. Je suis allé demander à Leclainche dans quel hôpital, selon lui, on pourrait construire un petit pavillon pour y installer une unité de rein artificiel. À cette époque à Paris il y avait celle de Necker et une autre qui fonctionnait un peu moins bien à l’Hôtel-Dieu. Leclainche m’a dit qu'il restait un petit terrain disponible à Tenon. Et c'est là que j'ai pu faire construire le pavillon Castaigne - 600m2 de surface au sol sur 3 niveaux -, où le rez-de-chaussée et le premier étaient réservés à la clinique, le second à l’enseignement, aux laboratoires et à la bibliothèque. J’ai eu la chance remarquable de pouvoir recruter de jeunes médecins qui ont accepté de se lancer dans l'aventure avec moi, Raymond Ardaillou (?) et Claude Amiel. Pour financer cette réalisation, le hasard a voulu que j’aie eu à soigner le Directeur du budget au ministère des Finances. Lorsque je lui ai demandé des crédits, il m’a dit qu'en 1963 il disposerait de 2 milliards de Francs pour réaliser des opérations locales de plein-temps hospitalier et j'ai pu bénéficier de cette manne.

Les percées de l'immunologie

En 1963-64, on a trouvé que dans le myélome multiple se fabriquait un seul anticorps. Ce fut une découverte fondamentale. A partir de là, on était sûr de pouvoir disposer d'anticorps monoclonaux, on a pu les marquer et c’est entré en biologie parce qu’il y a eu des méthodes d’exploration des protéines. Ainsi, l’immunologie est née de la possibilité d'isoler des protéines, de leur marquage, de l’application des techniques d’électrophorèse, etc. Ensuite il y a eu une exploitation de l’immunologie sur des problèmes biomédicaux au hasard de l’intérêt de tel ou tel chercheur qui avait une main dans la biochimie, une autre dans l’immunologie et la troisième dans la clinique.

C'est l'époque où l'INH se transforme en INSERM

C'est la conséquence d'une crise aiguë. À l'INH, il n'y avait pas de commissions scientifiques, Louis Bugnard prenait les décisions tout seul. Heureusement, il avait le sens des opportunités. C'est ainsi qu'il a soutenu Jean Bernard, René Fauvert, Cachera, Jean Hamburger, Jean Pierre Bader et quelques autres, mais avec des critères de sélection un peu particuliers... Un jour de 1963, je constate que nous n’avions pas reçu des crédits promis. Je téléphone à Bugnard qui m'explique qu’il ne m’en avait pas accordé parce que je ne les lui avais pas réclamés (j'ai eu la chance de trouver de l’argent grâce au don d'un banquier suisse). Dans cette transformation de clinique à l'INSERM, Georges Mathé a joué un rôle considérable avec Eugène Aujaleu. Mathé est quelqu'un de supérieurement intelligent, quoique souvent un peu absolu. Grâce à son prodigieux dynamisme, il a réussi à créer beaucoup de choses et cela, sans jamais se contenter des moyens que lui fournissaient les crédits publics. Lors de la création de l'INSERM, il a eu l’intelligence de séparer groupes et unités (un groupe correspondrait à l'équipe d’un chargé de recherche ou d’un maître de recherche). C'est ainsi qu'en 1965, quand la construction du pavillon Castaigne a été achevée, j’ai fait une demande de création d'unité INSERM. Cela devait passer en commission et, bien qu'à l'époque, je pusse me targuer d'avoir formé la moitié des agrégés de néphrologie de France, Hamburger a voulu passer avant moi et j'ai dû attendre trois ans.

Le rôle de l'INSERM

Le premier directeur de l'INSERM était Eugène Aujaleu, un vieux Protestant, médecin militaire, franc-maçon (ce dont il ne se cachait pas), un homme d'une grande rigidité sur le plan administratif. En tant que patron de l'INSERM, sa première tâche a été d'entrer tout le monde dans la même grille, ce qui était peut-être indispensable bien que je pense qu’il soit allé un peu loin. Ensuite, il a coulé du béton à Paris comme en province, mais ces nouveaux murs n'ont pris vie que dix, voire quinze ans plus tard avec une nouvelle génération de chercheurs. C'est le moment où Constant Burg lui a succédé. Dans les années 1970, les chercheurs et les techniciens n'ambitionnaient que de faire la révolution, ce qui n'a pas eu que des répercussions favorables sur la créativité scientifique. Donc Burg avait pas mal de problèmes et, ce qui lui permis de s'en sortir, c’est la multiplication des liens internationaux. En effet, le problème de l'INSERM est que cet organisme s'est encombré de médiocres dont on ne peut se débarrasser puisqu’ils sont nommés à vie. Quand l'organisme a été dirigé par des gens qui ont une telle religion de la fonction publique qu’ils n’ont jamais pensé y introduire des voies de dégagement des cadres, comme cela existe chez les militaires, on l'a vu obligé de garder des prétendues unités de recherches dans lesquelles on faisait surtout des pauses café.