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Entretien avec Albert Jacquard
 

à l'INED, J-F Picard le 8 juin 1986


DR

Génétique et Evolution

Comme la génétique constitue une remise en cause de notre regard sur le vivant, elle a provoqué pas mal de blocage en France comme dans beaucoup d'autres pays. Songez que lorsque le moine Gregor Mendel découvre son affaire à la fin du XIXème siècle, personne n'y comprenait rien, pas plus que lui d'ailleurs. Pourquoi? Sa découverte résolvait un paradoxe fondamental qui veut qu'un être vivant ait deux parents dans les espèces sexuées. Concevoir qu'un être unitaire, indivisible, un individu a deux sources semblait impossible. Dans toutes les cultures on disait qu'il n'y a que l'un des deux parents qui donne l'essentiel, l'homme. Chez les Grecs: "tout vient du père, tout est dans le spermatozoïde où l'enfant est préfabriqué", chez d'autres tout était dans l'ovule et le spermatozoïde ne servait à rien. Or qu'apporte Mendel? Il ne s'en est pas rendu compte, mais c'est un paradoxe : un être unitaire a deux sources, un être n'est unitaire qu'en apparence, il est en  état de duplicité avec toutes ses conséquences et cela remet en cause toutes les  théories de l'évolution.
Certes Charles Darwin avait gagné, tout le monde était d'accord sur le phénomène de l'évolution, mais reste à savoir comment et pourquoi elle a eu lieu. L'explication de Darwin, c'est la sélection naturelle. Or, sa thèse est basée sur une phrase fausse : "Les individus qui ont des caractéristiques les meilleures l'emportent dans la lutte pour la vie et ont plus de descendants et par la vertu de l'hérédité, leurs descendants auront les mêmes caractéristiques." Lamarck et Darwin disent la même chose pour expliquer l'évolution. Lamarck dit : au cours de sa vie, un être se transforme, quand la girafe veut manger, elle étire son cou et quand elle fera des petits, ils auront un cou allongé. Il y a une hérédité des caractères acquis. Darwin dit de même : "à leur naissance,  il y a des petites girafes qui naissent par chance avec un cou plus grand et qui mangeront plus facilement." Donc, Darwin n'apporte pas grand chose, simplement la pression du milieu. Ce qu'il a très bien fait, c'est de vendre l'idée de l'évolution, alors que Lamarck s'est très mal vendu et a eu en face de lui Cuvier et les fixistes, l'Eglise, etc. qui ne croyaient pas  à l'évolution. Mais depuis Darwin, on est obligé de croire à l'évolution parce qu'il a accumulé les preuves de son existence et qu'il en a proposé un processus. Mais Darwin ne connaissait pas ce qui se passe quand on fait un enfant, il croyait seulement que l'on transmettait des caractères. Or, Mendel nous apprend quelques années plus tard qu'on ne transmet pas des caractères, mais seulement la moitié des recettes qui gouvernent les caractères, ce qui est complètement différent. Malgré les apparences, je ne transmets pas la couleur de ma peau. J'ai la peau blanche, ma femme est supposée blanche, mes enfants sont blancs, mais je ne transmets que la moitié des recettes pour la fabrication  d'une peau blanche. Mais si par hasard, on mélange les recettes, on a des choses étranges, c'est ce qu'a découvert Mendel, la transmission des recettes moitié-moitié. Je prends le cas des groupes sanguins, je suis du groupe 'AO', ma femme est 'BO' et notre enfant peut être 'O'. Mais il y a des impossibilités, si un monsieur est 'AO' et sa femme est 'AO', ils n'auront jamais d'enfant 'B'. Or, à partir du moment où ça dépendra de beaucoup de paires de gènes, c'est-à-dire d'un caractère qui est déterminé par plusieurs allèles,  vous allez avoir une combinatoire considérable et si l'on a affaire à une caractéristique génotypique un peu subtile, on ne peut plus rien retrouver. C'est pourquoi on remplace la notion de transmission par la notion d'héritabilité, c'est-à-dire de constat d'une ressemblance, mais qui n'explique rien à propos de ses causes. Dès lors, on mélange des ressemblances dues à des causes génétiques à des ressemblances dues à des causes environnementales, sans que l'on puisse faire la fameuse décomposition en part de l'un et de l'autre. En Angleterre en 1900, il y a eu une bagarre phénoménale, accepter Mendel, c'était repousser Darwin. Des amis se sont fâchés, cela fut un peu une affaire Dreyfus à l'anglaise. Songez que la meilleure revue de biométrie, 'Biometrica', refusait tous les articles mendéliens jusqu'en 1937, date où elle a publié le premier article de référence aux lois de Mendel signé de J. B. S. Haldane. Il a alors fallu reconstruire le Darwinisme en acceptant Mendel, ce qui a été le travail de Ronald Fischer et de Haldane avec ce que l'on a appelé le néo-darwinisme.


La génétique expérimentale et le néo-darwinisme


Thomas H. Morgan faisait du vrai mendélisme non encombré par l'héritage darwinien. Il part de Mendel, il voit les chromosomes, il cherche des caractéristiques suffisamment  simples pour faire de la génétique. Il a eu pas mal de coups de pot, d'ailleurs, pour que ça se passe chez les mouches comme ça se passait chez des petits pois. Ensuite, on a reconstruit à coup de mathématiques, le néo-darwinisme. Le mot dit bien ce qu'il veut dire, c'était du darwinisme rénové à la sauce Mendel. Mais qu'est ce qu'il aurait fallu faire? Plutôt du mendélisme aménagé à la sauce Darwin, comme ce que l'on est en train de faire actuellement. Ainsi, on a sauvé Darwin à coup de mathématiques. Admettons que Mendel ait raison, donc que ce que l'on transmet ce sont des gènes, mais n'est-ce pas compatible avec la théorie de l'évolution? Comme on était obligé d'admettre que les gènes étaient l'agent transmetteur, ce sont les génotypes qui portent des valeurs sélectives. Au fond, vous êtes bon ou mauvais au sens darwinien, c'est-à-dire que vous êtes capable de lutter pour la vie, vous êtes 'AO', ou parce que vous êtes 'AB'. Il y  a un exemple très simple, des gens sont 'AA' pour l'hémoglobine, ou 'AS' ou 'SS' .  Ils ont deux gènes 'S' (facteur rhesus), ils meurent, d'anémie. Ils sont 'AS', ils sont hétérozygotes, ils sont protégés contre le paludisme. Ils sont 'AA', ils ne meurent pas d'anémie, mais ils meurent de paludisme. Voilà, des individus ou des génotypes soumis à une  pression sélective, ensuite, ce qu'ils transmettent ce sont leurs gènes. Celui-là va transmettre soit  'A' soit 'S' et grâce aux mathématiques on va essayer de voir si on va vers une sorte d'équilibre. C'est le néo-darwinisme, toutes les théories de la sélection sont expliquées mathématiquement. C'est d'ailleurs comme cela que j'ai fait de la génétique des populations. Personnellement, je n'aime pas que l'on me demande si je suis darwinien ou non car je pense que la question n'a aucun sens. Je suis darwinien au sens où je crois à l'évolution, mais est-ce que je crois à tout ce qu'a écrit Darwin? Sûrement pas. Est-ce que je suis cartésien? Oui, mais je ne crois pas tout ce qu'a dit Descartes. Par exemple quand il dit qu'il mettait l'âme dans l'épiphyse ou dans l'hypophyse. Ce sont des sottises. Darwin lui-même ne savait pas ce qui se passe quand on fait un enfant et cela lui a manqué, ce dont il s'est d'ailleurs rendu compte. On ne peut donc pas être darwinien à 100%, pas plus que lamarckien.


 L'affaire Lyssenko

Etant donné son aventure personnelle, Denis Buican avait de quoi être obsédé par le souci de débusquer des idées soi-disant de gauche. En 1930, la génétique russe était au niveau de la génétique américaine. C'était extraordinaire, ils avaient été chargés de faire  l'un des premiers congrès de génétique mondiaux à Moscou en 1939. Nikolaï Vavilov était mendélien comme Morgan. Mais quand vous êtes un bon communiste, vous dites : "Il faut qu'un jour tout le monde soit communiste. Il n'y a qu'à expliquer cela aux enfants et au bout de cinq ou six générations, ça sera dans l'œuf." C'est du Lamarck. Il suffit de remplacer communiste par chrétien ou capitaliste, peu importe. Vous dites je vais changer le monde, mais voilà un salopard de généticien qui vous explique que vous aurez beau vouloir transmettre la culture communiste dans l'œuf, il faudra toujours recommencer. Or, Lyssenko a réussi à convaincre Staline de la possibilité de cette emprise sur la nature. C'était un ingénieur agronome, pas du tout théoricien qui avait inventé ce qu'on appelle la vernalisation pour améliorer les rendements du blé. Comme il avait eu certains succès, on a commencé à le croire lorsqu'il a déclaré que la génétique mendélienne était capitaliste et Staline qui n'y allait pas de main morte, a mis les généticiens mendéliens en prison où Vavilov est mort. Quant à la génétique soviétique, elle a été complètement décapitée. Même au temps de Kroutchev, on n'avait pas le droit de parler de Mendel. Il a fallu attendre son départ en 1963  pour qu'on relance la génétique en Russie.
En France, le lyssenkisme a quelque peu coincés certains chercheurs comme Marcel Prenant avec sa théorie des 'deux sciences' ou Georges Teissier. Encore que ce dernier n'y croyait pas, pas davantage que Jacques Monod qui a d'ailleurs rompu avec le PCF à l'occasion. Teissier n'a pas rompu avec le Parti, mais il a continué à faire des études tout à fait mendéliennes sur les mouches. C'est Prenant qui a eu la position la plus ambiguë, pris comme l'Eglise catholique entre la Terre tourne et si le Pape dit le contraire, je fais semblant d'y croire. Cela fait partie de la grande aventure humaine que de reconstruire le monde à coups de concepts. Mais la science est avant tout une façon de poser des questions et quand elle donne des réponses, elle peut être utile. Mais une réponse c'est aussi une fermeture, alors qu'une question représente une ouverture. Jamais la science ne prouvera l'existence ou l'inexistence de Dieu pas plus qu'elle ne vous dira s'il faut voter à gauche ou à droite. On dit que le marxisme est mort, mais c'est faux. Il n'est pas plus mort que le christianisme. C'est une source considérable de réflexion, à condition que ça ne devienne pas un dogme. Nous sommes dans un monde matériel et la science est matérialiste par nature. C'est son ascèse. Mais matérialiste, qu'est-ce que ça veut dire au fond? La matière a disparu, en physique il n'y a plus d'objet, il n'y a plus que des champs. Et en biologie, ne parle t-on pas désormais d'information?


Le hasard et la nécessité

S'il y a eu des conflits à propos de l'Evolution, ce n'est pas à cause des drosophiles ou des petits pois, mais à cause de l'homme. Au fond, ce qu'a apporté Darwin de plus important, à mon avis, est d'avoir intégré l'homme dans l'histoire du monde. Ce qu'a fait Darwin est profondément matérialiste et on comprend que cela ait plu à Marx, par exemple quand il dit : "l'homme est un animal parmi d'autres, l'histoire humaine, c'est la continuation de l'histoire de la matière". Je suis en train d'écrire un bouquin où je dis "ma date de naissance, c'est le big bang". Nous sommes l'aboutissement d'une pulsion de complexification à l'œuvre depuis le big bang. Et voilà que nous nous retrouvons être l'espèce qui a gagné la course à la complexification et donc à l'autonomie, ce qui nous permet de prononcer le mot de liberté à la suite d'un discours purement matérialiste.  Quant au néo-darwinisme, il devient pratiquement désuet. Le processus 'que le meilleur gagne' annonçait une certaine uniformisation et l'on s'attendait à trouver un monde plutôt uniforme. Mais au tournant des années 1970, on a commencé à faire des recherches sur le polymorphisme du génome et celui-ci s'est révélé cent fois plus grand qu'on ne l'imaginait.  C'est alors que des mathématiciens comme Motoo Kimura ou Andreï Kolmogorov ont sorti des théories purement probabilistes que l'on appelle le néo-darwinisme. Dans un livre intitulé Population genetics, Kimura développe une théorie qui oublie la sélection, il ne dit pas que Darwin avait tort, mais que la théorie de la sélection est très embêtante car elle n'explique pas tout. Il se demande si l'on ne peut pas expliquer l'évolution autrement que par des équations (une théorie neutre de l'évolution dans laquelle la dérive génétique serait le moteur des changements de fréquence d'allèles au lieu de la sélection naturelle). Au fond, il y a deux ingrédients dans l'évolution, le hasard et la nécessité, comme disait Monod. Darwin, c'était la nécessité et on rajoutait un peu de hasard par-dessus. Désormais, on fait l'inverse, on met en tête le hasard puis on met un petit peu de sélection par-dessus. L'essence de ce processus est d'introduire une combinatoire extrêmement complexe (des facteurs 10 puissance 300) dans les mécanismes de sélection, autrement dit l'infini des possibles. Seulement, ça fait mal à un certain nombre de gens qui avaient basé sur Darwin une certaine vision de la société.


Darwinisme social et eugénisme

C'est là que s'est introduit le darwinisme social auquel Darwin lui-même a quelque  peu prêté la main en disant : "Il faut que le meilleur gagne,  c'est l'avantage du groupe". Dans l'espèce humaine, qu'est-ce que ça veut dire être le meilleur? Ça se voit à ce qu'on réussit dans la vie. Il faut donc que ceux qui ont réussi dans la vie transmettent leurs caractéristiques et aient plus d'enfants que les autres. D'où les théories de Ronald A. Fischer, un grand mathématicien, disant qu'"Il fallait supprimer les allocations familiales des pauvres et les donner aux riches." C'est devenu la théorie du RPR il y a deux ans, quand un médecin a publié un article pour expliquer que "l'allocation du troisième enfant, ne devait pas être donnée aux familles pauvres". La droite ne rechigne en effet pas à cette forme d'eugénisme.
Vous savez que l'un des inventeurs du transistor, le Nobel William Shockley était hanté par sa descendance et il trouvait que la façon la plus économique de faire des enfants était de donner ses spermatozoïdes à une banque de sperme. C'est grotesque. Pourquoi? C'est tout le problème de l'hérédité de l'intelligence. Tous les généticiens que je connais sont d'accord là dessus, l'idée est ridicule. Malheureusement, c'est là-dessus que s'est basée la nouvelle droite française pour se développer. Voyez les théories du GRECE (Groupement de recherches et d'études pour la civilisation européenne) qui reprend de vieilles idées fin de siècle en Grande-Bretagne. Moi, je veux bien qu'on ait des idées de droite, au contraire, comme je ne les ai pas, ça m'amuse. Mais lorsque elles reposent sur l'hérédité de l'intelligence, ça devient ridicule. Il y a aussi la théorie des dons intellectuel, j'ai essayé de comprendre ce qu'il y avait dessous, mais il n'y a rien. On n'a pu démontrer pour une seule des caractéristiques intellectuelles fines, positives, qu'elle était héréditaire. Evidemment, il existe des idioties purement génétiques, la maladie de Tay Sachs, la phénylcétonurie, etc. Ce sont des gènes qui empêchent la construction normale du cerveau. Donc tout naturellement, on se pose la question : "pourquoi n'y aurait-il pas des gènes responsables d'activités intellectuelles plus développées?" Je n'ai rien contre, mais encore faudrait-il le démontrer? Or, on n'en a pas encore trouvé un seul. Dans mes cours, j'explique : "il est fort possible qu'il y ait des gènes qui vous donnent une activité intellectuelle supérieure ou qui vous rendent bon en mathématiques, mais jusqu'à présent, on n'a pu le démontrer. Reste que ce ne sera pas simple, il faudrait faire sur les caractères en question les expériences de Mendel sur les petits pois ce qui n'a pas grand sens. Cette notion de 80% d'héritabilité de l'intelligence résulte d'un contresens total comme je l'ai exposé dans Biometrics, une revue américaine célèbre.
Là où l'histoire devient déplaisante, c'est lorsque en mai 1985, Le Figaro a interrogé cinq généticiens à propos de la vente de sperme parmi lesquels Jean Frézal, Jérôme Lejeune qui n'est pas réputé pour ses idées gauchistes, le bâlois Werner Arber (Nobel 1978) et moi, tous ayant répondu que l'idée leur paraissait grotesque. Mais quelques jours plus tard, le Figaro Magazine disait : "la banque de sperme de prix Nobel, une magnifique tentative pour améliorer l'intelligence humaine. Tous les généticiens sont d'accord sauf Albert Jacquard qui n'y comprend rien." L'affaire avait été complètement faussée par un personnage monstrueux, un salaud à qui je refuse de serrer la main, un certain  Yves Christen, un biologiste membre du GRECE qui sait parfaitement que ce qu'il dit est faux. Mais le vieux fantasme est resté dans la conscience des gens : "est-ce que je suis la proie de la fatalité?". Si je suis du groupe B, c'est à cause de mes gènes, si j'ai la peau comme ceci ou comme cela, c'est la fatalité. Mais à part quelques maladies, le fatal est tout ce qui est dérisoire. Par contre, la construction de soi vient d'ailleurs. Ce que disent les biologistes est que nous sommes des êtres tellement complexes que nous sommes auto structurants.


L'hémato typologie

L'hémotypologie  géographique de Jacques Ruffié et Jean Bernard est très utile, mais elle ne permet pas de définir des races humaines. Vous avez un certain gradient pour ABO, un autre pour le facteur Rhésus, etc., et vous obtenez les résultats manipulables comme vous voulez, mais qui ne prouvent rien. D'ailleurs, le système immunologique utilisé maintenant n'est plus ABO, mais le HLA (human leucocyte antigenes) dont il existe autant de types que d'individus. Des milliards et des milliards puisqu'on on est à maintenant cinq locus qui sont occupés chacun par environ une centaine de gènes différents. Si vous vous intéressez au HLA, vous vous apercevez qu'il y a des gènes du système HLA que les Basques n'ont pas. De cette manière, on peut retrouver les traces de migrations humaines, mais en revanche aucune preuve de l'adaptation à un milieu. Alors qu'est-ce qui reste? Un lien entre la culture et le patrimoine génétique, mais ça aussi, c'est un facteur que l'on a bien de la peine à déterminer.
Quand vous vous intéressez au patrimoine génétique d'une population, vous définissez une distance et vous représentez chacune d'elle par un point. Si vous faites  ça chez avec des vaches, vous pouvez définir cinq races. Mais dans l'espèce humaine, vous êtes confronté à une telle diversité  de points qu'il est impossible de savoir ou vous mettez vos races. Cela pour une raison très simple qui tient au taux de migration dans l'espèce humaine. Il existe bien sur ce que les démographes appellent des isolats, un groupe d'individus sur une île isolée et vous attendez cinq cents générations. J'en connais une, c'est le village de Tenganan à Bali, qu'étudie l'un de mes élèves à l'Université de Genève. Depuis six siècles et demi, 250 individus y sont complètement isolés génétiquement. Seulement ça ne tient plus, parce qu'ils n'arrivent plus à faire d'enfants. Devenus une race pure, ils ont appauvri leur capital génétique et leurs enfants trop homozygotes à la conception ne se développent pas. En fait la notion de race pure est en fait un facteur d'appauvrissement génétique, une catastrophe biologique. Des chevaux pur sangs peuvent galoper très vite, mais c'est tout ce qu'ils savent faire et encore avec un déchet épouvantable.


La sociobiologie

Edward O. Wilson est un naturaliste entomologiste américain, l'auteur de 'Sociobiology', un bouquin très sérieux de vingt sept chapitres passionnants sur les insectes avec un dernier qui est consacré à l'homme. Mais Wilson le dit lui-même : "attention, l'homme est très particulier et ce qui est vrai pour les animaux ne l'est pas forcément pour lui". Ses idées ont été reprises en France par le GRECE et la nouvelle droite qui ont complètement caricaturé cette sociobiologie pour prétendre que la science était de leur côté. Dans un de  ses derniers bouquins, Le feu de Prométhée, Wilson lui-même râle contre cette nouvelle droite française qu'il traite de raciste. On peut en discuter, mais la sociobiologie de Wilson est une théorie très raisonnable, il se trouve que l'homme est de droite, paraît-il, mais ce n'est pas une raison. On pourrait développer une sociobiologie de gauche et je fais confiance aux marxistes pour cela. La question n'est pas là. La sociobiologie tient-elle la route? Pour les termites, pour les abeilles, sans aucun doute. Par exemple, on peut démontrer qu'il y a de l'altruisme chez les termites. Le termite est un combattant, et quand il y a un prédateur de la colonie, il va au-devant pour la défendre en se sacrifiant. Mais ce n'est pas forcément la même chose qui se passe dans la tête d'un Français ou d'un Allemand qui monte au front pour défendre sa patrie.  C'est un problème qui a déjà été posé par Darwin. L'altruiste, c'est le pauvre type qui va à la guerre, pendant que les non altruistes restés à l'arrière font des enfants. Donc le gène de l'altruisme est hautement anti compétitif et progressivement, il va disparaître. Or il s'est maintenu. Que se passe t-il? Darwin pose le problème à la suite de quoi on a essayé bien des théories explicatives… La meilleure a été développée par Kimura qui dit : "Supposons qu'à l'intérieur d'un grand ensemble de population, il y en a une où il y a beaucoup d'altruistes qui se battent contre une population où il y en a peu. Ce sont eux qui vont gagner. Il y aura un facteur d'augmentation du gène d'altruisme par survie des populations où ils sont nombreux compensée par la disparition de l'altruisme à l'intérieur de la population où il y en a peu. Dans l'espèce humaine, on reçoit cent mille recettes de protéines. Par quelle extraordinaire subtilité, ces protéines pourraient-elles gouverner des choses aussi complexes que la structure sociale? Ce n'est pas sérieux. Pour fabriquer mon cerveau, j'ai besoin d'un million de milliards d'informations puisque j'ai un million de milliards de synapses à positionner. Or, dans mon patrimoine génétique, j'en trouve cent mille. Ça ne tient pas comme le disait Jean-Pierre Changeux dans l'Homme neuronal.


L'Institut national d'études démographiques (INED)

Polytechnicien, après avoir débuté dans l'administration, je suis entré à l'INED en 1965 où j'ai rencontré Jean Sutter. Il était un peu eugéniste et il a écrit un bouquin sur l'eugénisme que je n'aime pas trop, mais c'était un type formidable et il m'a fait reprendre mes études à 39 ans. Le dr. Sutter ne comprenait rien aux mathématiques et il appréciait d'avoir un mathématicien à ses côtés. Il est malheureusement mort assez jeune, à l'âge de 60 ans (1970). C'est comme cela que j'ai découvert la génétique et je suis parti un an aux Etats-Unis à l'université Stanford. Au retour, on m'a dit qu'il fallait donner un nouvel élan à l'Institut et j'ai écrit ce bouquin 'La génétique mathématique'.
On sait que l'INED (Institut national d'études démographiques) avait pris la suite d'une 'Fondation pour l'étude des problèmes humains' installée par Alexis Carrel sous l'occupation. On a dit bien du mal de Carrel, mais il faut le situer dans le contexte eugénique de l'époque dans un pays sous la botte nazie. Sa fondation liquidée à la Libération, Carrel a eu la bonne idée de mourir avant qu'on ne le mette en prison. Mais il y avait des gens de qualité autour de lui, dont Jean Sutter, l'anthropologue Robert Gessain (le coordinateur de l'enquête sur Plozevet lancée par la DGRST quinze ans plus tard) et d'autres, médecins ou polytechniciens. On a alors eu la bonne idée de ne pas tout liquider et de confier l'héritage aux mains d'un gars pas politiquement suspect, Alfred Sauvy, un polytechnicien qui croyait à la démographie, qui avait conscience qu'elle n'était pas traitée par l'université comme elle le devait et qui, ayant obtenu le soutien de Paul Raynaud, a créé l'INED en 1946. Il faut se souvenir du contexte de l'époque, la France de la reconstruction, le plan Monnet, le problème de la natalité et le traumatisme de la défaite de 1940 en partie due à cette natalité stagnante. Sous l'impulsion de Sauvy, avec des gens comme Louis Henry, Jean Bourgeois-Pichat ou Paul Vincent, il a fait de la démographie une discipline de pointe reconnue internationalement.
La génétique des populations a été développée par Jean Sutter, André Chaventré et moi qui ait pris en 1970 la direction du service de génétique de l’INED. Mais on n'a pas voulu qu'une équipe se développe, la génétique mathématique, ce n'est pas le rôle de l'INED m'a t-on dit. Dommage, nous manquons de gens qui s'intéressent à cela, c'est-à-dire des mathématiciens qui aient pu faire carrière dans la génétique car c'est un domaine qui se développe. Il n'y a pas de Kimura en France et alors que celui-ci disposait d'une équipe de quinze personnes et que nous n'étions que trois à l'INED ! L'Institut a d'ailleurs évolué en taille et en matière d'organisation devenue plus managériale qu'à ses débuts. J'ai d'ailleurs assisté au même type d'évolution des institutions en participant à une commission du CNRS, un organisme qui a fini par être bouffé par ses propres métabolismes. Amené à remplacer quelqu'un au Comité national, j'ai un souvenir épouvantable du temps perdu à cause des rivalités entre mandarins et syndicalistes pour sélectionner deux chercheurs parmi cinquante candidats.
J'ai aussi voulu devenir universitaire. Mais en tant que polytechnicien, je me suis rapidement aperçu que je n'étais pas de la famille. Et puis, à mon âge, quand j'ai voulu devenir prof, on me mettait assistant débutant ce qui représentait une déperdition de salaire conséquente, donc j'ai continué à rester payé comme un ingénieur lorsque je suis devenu prof. associé à Paris VI. J'aimais faire mes cours, avoir des étudiants, mais je n'aime pas faire passer des examens. C'est mon allergie à la sélection. Bref, je donnais la même note à tout le monde, ce qui n'empêchait pratiquement pas 30% d'élimination naturelle, un tiers d'entre eux s'apercevant en cours d'année que la génétique mathématique était trop compliquée et ils ne venaient plus. Ce que je voulais, c'était que mes élèves réfléchissent, qu'ils se posent des questions. En plus je leur disais qu'un certain nombre de théories qu'on leur présentait étaient complètement désuètes et les collègues de Paris VI qui continuaient à les enseigner n'étaient pas contents. Bref, j'ai fini par me retrouver à l'université de Genève ou je peux faire ce que je veux, je refais le programme pour l'adapter à ma vingtaine d'élèves. Quand vous avez vingt étudiants, vous parlez facilement et puis ils peuvent vous arrêter et on modifie le programme au fur et à mesure.


Vous avez la réputation d'un homme engagé...


Effectivement, j'ai probablement pâti du phénomène de la personnalité engagée : "avec Jacquard, on va avoir des emmerdements, il est politiquement marqué, ça va bien tant que certains sont au pouvoir, mais les autres...". J'ai écrit des articles dans 'Témoignage chrétien', dans 'La Croix' ou dans 'l'Huma'. 'La Croix', ça va encore ou 'Témoignage chrétien', mais dans l''Huma', ça ne va pas. Je n'écris que lorsque on me garantit la liberté de parole. J'ai été le signataire de l''Appel des cents' contre le nucléaire, je fais le guignol dans les rues de Paris une fois par an. On peut me dire qu'on peut agir autrement, moi je veux bien, mais comment? Je fais ce que je peux. A la télévision, je suis réputé comme un type qui ne dit pas ce qu'on lui a demandé de dire, alors on ne veut plus de moi. Un jour, ils me font venir pour parler de la campagne publicitaire où il y avait des bébés sur les affiches. Or, je leur explique le contraire de ce qu'ils attendaient, que j'aimais mieux que l'on ne fasse pas de la propagande avec des bébés, que j'étais trop respectueux des enfants pour les utiliser comme des objets, etc. Et puis je place mon petit couplet en disant que les parents auraient peut-être plus d'enfants s'ils étaient plus sûrs de l'avenir, que si on ne leur offrait pas une guerre atomique comme perspective. Et je sors un petit couplet sur la guerre nucléaire. Comme c'était en direct, ils n'ont pas pu m'arrêter. J'ai su par un ami trois mois plus tard qu'à la télé quelqu'un avait proposé mon nom pour un débat : "non, pas Jacquard? Il va encore me sortir son histoire de guerre nucléaire." Eliminé.…


... et d'un humaniste

Il est évident que les hommes ne sont pas égaux, que chacun n'a pas le même patrimoine génétique. Mais il faut vivre en société et on peut avoir des options différentes sur la meilleure façon d'y arriver. La plus efficace, démontrée par l'histoire, est celle d'une société parfaitement inégalitaire avec 1% de princes, 4% de flics et 95%  d'esclaves. Ça fonctionne bien et cela peut être l'objet d'un choix, mais on peut aussi avoir envie d'autre chose. Puisque je suis un homme, pourquoi est-ce que je n'inventerais un moyen d'aller à l'encontre de la nature en essayant de monter une société où tous les hommes seraient égaux en droit. J'ai le droit de faire ce choix, mais il faut que je démontre que ça marche. Jusqu'à présent, ça n'a pas fonctionné, mais est-ce que cela doit m'empêcher de m'accrocher? Certes, tout le monde n'est pas fabriqué exactement comme moi, mais hormis certains cas pathologiques, chacun possède le même potentiel. Plus précisément, la démonstration que chacun n'a pas la capacité de faire ce que je fais, c'est à celui qui le prétend de la donner. Il me semble que dans ce monde qui a tellement changé, il va falloir réfléchir autrement. Je suis persuadé que, d'ici vingt ou trente ans, il va y avoir des réorganisations, des bouleversements complets dans nos sociétés. A quoi cela sert-il de fabriquer des diplômés qui se retrouvent au chômage? Pourquoi faire un travail inintéressant alors que les biens sont désormais produits avec de moins en moins de travail. Qu'est-ce que c'est un chômeur? C'est quelqu'un à qui on interdit de travailler, il devrait dire merci ! Est-ce que c'est marrant de se soumettre au tripalium pour s'entendre dire : "vous êtes de trop, on n'a rien à faire de vous". Le coût marginal des biens courants tend vers zéro, donc la notion de salaire va disparaître. Il va donc falloir inventer une autre façon de distribuer les biens produits dont on s'aperçoit qu'ils s'accumulent bêtement. On avait la semaine de quarante heures en 1936, cinquante ans plus tard, on en est à trente-neuf, alors que la productivité a été multipliée par je ne sais combien...

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© Illustrations : CNRS images - Conception graphique : Karine Gay